‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 37 sur 46 · ANNETTE ET LUBIN · texte numérisé non relu

ANNETTE ET LUBIN

Tarnour que nous nous faisions. Cela est drôle ! dit Luliin : vovez un peu comme on vient au monde î Mais tu pleures, ma chère Annelle! est-ce que cela te fâche? — Oui; le bailli me fait trembler: mon enfant, dit-il, ne reconnaîtra ni père ni mère; il nous reprochera sa naissance. — A cause? . — A cause que nous sommes cousins et que nous avons fait un crime. Sais-tu, Lubin, ce que c'est qu'un crime? — Oui, c'est une vilaine chose. Par exemple , c'est un crime que d'oter la vie à quelqu'un; mais ce n'en est pas un que de la donner. Le bailli ne sait ce qu'il dit. — Ah ! mon cher Lubin, va le trouver, je t'en conjure : je suis toute tremblante. Il m'a mis je ne sais quoi dans Famé qui empoisonne tout le plaisir que j'avais à t'aimer.

Lubin courut chez le bailli. Parlez donc , lui dit-il en l'abordant, monsieur le juge : vous voulez que je ne sois pas le père de mon enfant, et qu'Annetle ne soit pas sa mère? — Ah, malheureux! oses-tu te montrer, dit le bailli, après avoir perdu cette jeune innocente? Malheureux vous-même, répliqua Lubin. Je n'ai point perdu Annette; elle m'attend dans notre cabane. Mais c'est vous, méchant, qui lui avez mis, dit -elle, dans l'ame je ne sais quoi qui l'afflige ; et c'est fort mal fait que d'affliger "dunette. Petit scélérat, c'est bien toi qui lui as ravi ce qu'elle avait dé plus cher au monde. — Et quoi? — L'innocence et l'honneur. — Je l'aime plus que ma vie, dit

368 C O ^ T r s MORAUX.

le berger; et si je lui ai fait quelque ton , je suis ici pour le réparer. Mariez- nous; qui vous en empêche? nous ne demandons pas mieux. — Cela est imj)()ssible! — Impossible! El [Xiurfpioiï* le plus tlitïicile est fait, ce me seujble, puisque nous voilà père et mère. Et c'est là le crime, s'écriail le juge : il faut vous séparer, vous fuir. — Nous fuir! avez-vous bien le cœur de me le pro[)oser, monsieur le bailli? et qui aurait soin d'Annette et de son enfant? Moi, les quiller! jaimerais mieux mourir. La loi t'y oblige, dit le bailli. Il n'y a pas de loi qui tienne, répondit Eubin en enfonçant son chapeau. Nous avons fait un enfant sans vous; s'il plaît au Ciel, nous en ferons d'autres; et nous nous aimerons toujoius. — Ah! le hardi petit coquin, qui se révolte contre la loi! — Ah! le méchant honmie, le mauvais cœur, qui veut que j'abandonne Annette! Allons trouver notre pasteur, se dit-il à lui-même; c'est un honmie de bien qui aura pitié de nous. Le pasteur fut plus sévère que le juge, et Lubin se retira confondu d'avoir offensé le Ciel sans le savoir : car enfin , disait- il toujours, nous n'avons fait de mal à personne.

Ma chère Annette , s'écria Lubin en la revoyant, tout le monde nous condamne ; mais tout le monde a beau dire, je ne t'abandonnerai jamais. Je suis grosse, dit Annette le visage appuyé sur ses deux mains qu'elle baignait de ses larmes; je suis grosse, et je ne puis être ta femme! Laisse-moi, je suis

A N N r T T E ET I. U B 1 N. 36t)

désolée; je n'ai plus de plaisir à te voir. Hélas! j'ai honte de moi-même, et je me reproche tous les moments que j'ai passés avec toi. Ah! le maudit bailli, disait Lubin, sans lui nous étions si heureux !

Dès ce moment, Annette, en proie à sa douleur, ne pouvait souffrir la lumière. Si Lubin voulait la consoler, il voyait redoubler ses larmes; elle ne répondait à ses caresses qu'en le repous sant avec effroi. Quoi! ma chère Annette, lui disait-il, ne siiis-je plus ce Lubin que tu aimais tant? — -Hélas! non, tu n'es plus le même. Je tremble dès que tu m'approches ; mon enfant , qui remue dans mon sein , et que j'aurais eu tant de joie à sentir, semble se plaindre déjà que je lui ai donné mon cousin pour père. Tu vas donc haïr mon enfant? lui dit Lubin en sanglottant. — Oh! non, non, je l'aimerai de toute mon ame, dit-elle. Au moins^ie me défendra-t-on pas d'aimer mon enfant, de lui donner mon lait et ma vie. Mais cet enfant haïra sa mère, le juge me l'a prédit. Laisse dire ce vieux démon, reprit Lubin en la serrant dans ses bras, et en la baignant de ses pleurs ; ton enfant t'aimera , ma chère Annette , il t'aimera ; car je suis son père.

Lubin, au désespoir, employait toute 1 éloquence de la nature et de l'amour à dissiper la crainte et la douleur d'Annetle. Voyons, disaitil; qu'avons-nous fait pour irriter le Ciel? Nous

Contes Moraux. I. 2*4

^■yO c: O N T F. S M O R A IT ?f.

avons mené paître iioslroiipeanx dans les mêmes prairies; il n'y a pas de mal à eela. J'ai élevé une cabane , tu as pris plaisir à t'y reposer ; il n'y a pas de mal à cela. Tu dormais sur mes genoux^ je respirais ton haleine, et pour n'en pas perdre un souffle, je m'ap[)rocliais tout doucement; il n'y avait pas de mal encore. H est vrai rpie quelquefois, éveillée par mes caresses Hélas! ditelle en soiq^irant, il n'y avait pas de mal à cela. Ils avaient beau rappeler dans leur mémoire lout ce qui s'était passé dans la cabane , ils n'y voyaient rien que de naturel et d'innocent , rien dont personne eiit à se plaindre, rien dont le Ciel put se courroucer. Cependant voilà tout, disait le berger : où est donc le crime ? Nous sommes cousins, c'est un malheur; mais s'il n'empêche pas que l'on s'aime, doit -il empêcher que l'on se marie? En suis-je moins le père de mon enfant? Et toi, en es -tu moins sa mè^e ? Veux-tu m'en croire , Annette ? laissons-les dire. Tu n'es à personne , je suis à moi ; nous disposons de nous ; chacun fait de son bien ce que bon lui semble. Nous aurons un enfant ; tant mieux. Si c'est une fille , elle sera gentille et douce comme toi ; si c'est un garçon , il sera alerte et joyeux comme son père. Ce sera un trésor à nous deux ; nous l'aimerons à qui mieux mieux ; et quoi qu'on en (Use, il reconnaîtra son père et sa m.ère aux tendres soins que nous prendrons de lui. Lubin avait

ANNETTE ET LUBIN. 3'] l

beau faire parler le sentiment et la raison , Annetle n'était point tranquille, et son inquiétude redoublait tous les jours. Elle n'avait rien compris 'au discours du bailli; mais cette obscurité même lui rendait ses reproches et ses menaces plus terribles,

Lubin , qui la voyait se consumer de tristesse , lui dit un matin : Ma chère Annette, ta douleur me fera mourir ; reviens à toi , je t'en conjure. J'ai imaginé cette nuit un expédient qui peut nous réussir. Le curé m'a dit que si nous étions riches, il n'y aurait que demi-mal, et qu'avec beaucoup d'argent les cousins se tiraient de peine. Allons trouver le seigneur du lieu ; il est riche , et il n'est pas fier ; c'est notre père à tous ; pour lui , un berger est un homme ; et j'ai ouï dire , dans le village , qu'il aime qu'on fasse des enlants. Nous lui conterons notre aventure , et nous lui demanderons qu'il nous aide à réparer le mal, s'il y en a. Quoi! tu oserais! dit la bergère. Pourquoi non ? reprit Lubin ; monseigneur est la bonté même , et nous serions les premiers malheureux qu'il aurait laissés sans secours.

Voilà donc Annette et Lubin qui s'acheminent vers le château. Ils demandent à parler à monseigneur ; on leur permet de paraître. Annette , les yeux baissés et les mains jointes sur son petit ventre arrondi, fait une révérence modeste. Lubin tire le pied et oie son chapeau avec les grâces

naïves de la nature. Monseigneur, dit-il, voilà Anuetle qui est grosse, sauf votre bou plaisir, el c'est moi tout seul qui lui ai fait ce lorl-là. Notre juge dit qu'il faut être mariés pour faire des enfants; moi je demande qiTon nous marie. 11 dit que cela n'est ])as pos,si])le, à cause que nous sommes cousins ; moi , je trouve que cela se peut, attendu qu'Annette est grosse, et (|u'il n'est pas plus difficile d'être mari que d'être père. Le bailli nous donne au diable, et nous nous recommandons à vous. L'Iumime juste qui l'écoutait fut obligé de se contraindre pour ne pas rire de la harangue de Lubin. Mes enfants, ditil, le bailli a raison ; mais rassurez - vous , et racontez-moi comment la chose s'est passée. Annette, qui n'avait pas trouvé le ton de Lubin assez touchant ( car la nature enseigne aux femmes l'art d'attendrir et de gagner les hommes , et Cicéron n'est qu'un écolier auprès d'une jeune solliciteuse), Annette prit donc la parole. Hélas! monseigneur, dit -elle, rien n'est plus simple ni plus naturel que tout ce qui nous est arrivé. Dès l'enfance, Lubin et moi nous gardions les moutons ensemble ; nous nous caressions étant enfants; et quand on se voit tous les jours, on grandit sans s'en apercevoir. Nos parents sont morts ; nous étions seuls au monde. Si nous ne nous aimons pas , disais-je , qui nous aimera ? Lubin disait la même chose. Le loisir, la curio-

ANNETÏE ET LUBIN. 373

site, je ne sais quoi encore nous a fait essayer toutes les façons de nous témoigner que nous nous aimions; et vous voyez ce qui nous arrive. Si j'ai fait mal ; j'en mourrai de doideur. Tout ce que je désire , c'est de mettre son enfant au monde, pour le consoler quand je ne serai plus. Ah ! monseigneur , dit Lubin en fondant en larmes, empêchez quWnnette ne meure : je mourrais aussi, et ce serait dommage. Si vous saviez comme nous vivions ensemble ! Il fallait nous voir, avant que ce vieux bailli nous eût mis la frayeur dans lame : c'était à qui serait le plus gai. Voyez à -présent comme elle est pâle et triste, elle dont le teint pouvait défier toutes les roses du printemps. Ce qui la désespère le plus , c'est qu'on la menace que son enfant lui reprochera sa naissance. A ces dernières paroles , Annette ne put retenir ses sanglots. Il viendra donc, dit-elle, me la reprocher sur ma tombe. Je ne demande au Ciel que de vivre assez pour lui donner mon lait; et que j'expire dans le moment qu'il n'aura plus besoin de sa mère. A ces mots , elle se couvrit le visage de son tablier , pour cacher les pleurs qui l'inondaient.

Le sage et vertueux mortel dont ils imploraient le secours était trop sensible lui-même pour n'être pas touché de cette scène attendrissante. Allez, mes enfants , leur dit-il, votre innocence et votre amour sont également respectables. Si

3^4 C O N T F s M O R A TJ X.

VOUS étiez riches , vous obtiendriez la permission de vous nimer et d'être iniis ; il n'esl pas juste que rinfortune vous tienne lieu de crime. Jl ne dédaigna pas d'écrire à Rome en leur faveur; et Benoit XIV consentit avec joie que ces amants fussent époux.

l'onfr^ .Iftu-iiuj' /i

On allez - \ oiis, mes amis, leur dit -il (mi abaiulonnaiil sou Père ? \()iis l'inoz ' \oici %()lro chemin .

/.t-j niurtat/rs Saiti/iifrs

Page 1