‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 39 sur 46 · LES MARIAGES S A 31 ^' I T E S · texte numérisé non relu

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<*tes-voiis si brave? lui tlit un de ses compagnons, remarquable par sa laideur. A ces mots , on donna le signal de Taltaque. Et vous, qui êtes si laid, répondit Agatis, voulez-vous voir qui de nous deux enlèvera l'étendard du bataillon que nous allons charger ? Il dit : l'un et l'autre s'élancent ; et au milieu du carnage , Agatis paraît l'étendard à la main.

Cependant il approchait de l'âge où il devait être au nombre des époux, et, par la qualité de père , obtenir celle de citoyen. Les jeunes filles , qui entendaient parler de sa valeur avec estime, et qui voyaient sa beauté avec une douce émotion, s'enviaient mutuellement ses regards. Une seule enfin les attira : ce fut la belle Céphalide.

Elle réunissait au plus haut point cette modestie et cette fierté, ces grâces nobles et touchantes qui caractérisaient les beautés samnites. Les lois , comme je l'ai dit , n'avaient pu défendre aux yeux de se parler ; et les yeux de l'amour sont bien éloquents , lorsqu'il n'a pas d'autre langage. Si vous avez vu quelquefois des amants contraints par la présence d'un témoin sévère, n'admirez-vous pas avec quelle rapidité toute l'ame se développe dans l'éclair d'un coup-d'œil échappé? Un regard d'Agatis déclara son trouble, ses désirs, ses craintes, son espoir et l'émulation de vertu et de gloire dont l'amour venait d'enflammer son cœur. Céphalide semblait défendre à SCS yeux de rencontrer ceux d'/Vgalis ;

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mais SCS yciix claicnl qiiolquctbis ,nn prii leiiis à liii obéir, cl ne se baissaient qu'après leiu' réponse. Un jour sur-toul, et ce fut celui qui décida le trionq)he de son aman! ; un i<HU', ses regards attachés sur lui, après a\()ir ele quelque temps inuTio])iles, se Icurnèrenr \ers le C\e\ avec l'expression la plus teiulre. Ah! j'entends ce vœu , dit le jeune homine en lui-même , je l'entends , et je l'accomplirai. Fille charmante, me suis- je trop flatté? Yos yeux levés au Ciel ne lui demandaient-ils pas de me rendre digne de vous choisir? Eh bien, le Ciel vous a écoutée : je le sen)> aux mouvements de mon ame. Mais, hélas! tous mes rivaux (et j'en aurai sans nombre) vont me disputer cette gloire ; mie action d'éclat dépend des circonstances; qu'un plus heureux (jiu; jnoi la saisisse, il a l'honneur du |)remier choix; et le premier choix, belle Cephalide, ne peut manquer de tomber sur vous.

Ces idées l'occupaient sans cesse ; elles occupaient aussi son amante. Si Agatis avait à choisir, disait-elle, il me nommerait, j'ose le croire : je l'ai bien observé, j'ai bien lu dans son ame. Soit qu'il se présente à mes compagnes, soit qu'il leur adresse la parole, il n'a point avec elles cette complaisance, ce doux empressement qu'il témoigne à me voir. Je m'aperçois même que sa voix , naturellement douce et tendre , a quelque chose encore de plus sensible en me parlant. Ses yeux sur- tout oli! ses yeux m'ont dit

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ce qu ils ne disent à personne ; et pliil aux dieux qu'il fût le seid qui me distinguât de la loule ! Oui, mon clier Agalis, ce serait un malheur d'être belle pour un autre que pour toi. Quelle comparaison avec toute cette jeunesse , qui m'effraie en me cherchant des yeux ! Leur air meurtrier m'épouvante. Agatis est vaillant; mais il n'a rien de féroce : même sous les armes , on voit en lui je ne sais quoi d'attendrissant. Il fera des prodiges de valeur , j'en suis sûre ; mais enfui , si la fortune trahit l'amour, et si quelque autre a

l'avantage Cette pensée me glace d'effroi.

Céphalide ne dissimula point ses alarmes à sa mère. Faites des vœux, lui dit -elle, faites des vœux pour la gloire cl'Agatis, vous en ferez pour le bonheur de votre fille. .Te crois, je suis sûre qu'il m'aime; et puis -je ne pas fadorer? Vous savez qu'il a l'estime de nos vieillards ; il est l'idole de toutes mes compagnes; je vois leur trouble, leur émotion à son approche ; un mot de sa bouche les remplit d'orgueil. Eh bien! dit la mère en souriant, s'il vous aime, il vous ciioisira. — Il me choisirait sans doute, s'il avait le droit de

choisir; mais, ma mère — Mais, ma fille, il

aura son tour. — Son tour, hélas! il sera bien temps! reprit Céphalide en baissant les yeux. — Comment! ma fille, il semble, à vous entendre, que c'est à qui vous possédera! vous vous flattez un peu légèrement. — Je ne me flatte point , je tremble : heureuse si je n'ai su plaire qu'à celui que j'aimerai toujours !

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Agnlls (le son côté, la veille du jour qu'on entrait en campagne, dit à son père en l'embrassant : Adieu, cher auteur de ma A^ie : ou vous me voyez pour la dernière fois, ou vous me reverrez le plus glorieux de tous les enfants des Samnites. — C'est fort bien dit, mon enfant : voilà comme un fils bien né doit prendre congé de son père. Effectivement je te vois animé d'une ardeur qui m'étonne moi-même : quels dieux favorables te l'inspirent? — Quels dieux, mon pèrePLa nature et l'amour, le désir de vous imiter et de mériter Céphalide. — Oh ! j'entends , lamour s'en mêle ; il n'y a pas de mal à cela. Eh! dis-moi un peu, il me semble avoir distingué quelquefois ta Céphalide entre ses compagnes. — Oui, mon père, on la distingue aisément. — Mais sais- tu bien qu'elle est fort belle ? — Belle ! belle comme la gloire. — Je crois la voir, poursuivit le vieillard qui se plaisait à l'animer; je lui trouve une taille de nymphe. Ah! mon père, s'écrie Agatis, vous faites bien de l'honneur aux nymphes. — Une démarche leste. — Et plus iK;hle encore. — Un teint frais. — ■ C'est ly lose même. — De lon£[s cheveux noués avec grâce. — Et ses yeux, mon père, et ses yeux? Ah! c'était -là ce qu'il fallait \oir, lorsque, se levant au Ciel après s être fixés sur moi, ils lui demandaient mon triomphe. — Tu as raison, elle est toute charmante; mais tu dois avoir des rivaux. — Des rivaux! j'en ai mille, sans doute. — Ils te l'enlèveront. — Ils me l'en-

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lèveront! — A te parler vrai, j'en ai peur : c'est une bien brave jeunesse que cette jeunesse samnite! — Oli! brave tant qu'il vous plaira; ce n'est pas là ce qui m'inquiète. Qu'on nous donne occasion de mériter Céplialide; vous entendrez parler de moi. Télespon, qui jusqu'alors s'était plu à l'aiguillonner, ne put retenir plus long-temps ses larmes. Ah! le beau présent que nous fait le Ciel, dit -il en l'embrassant, lorsqu'il nous donne un cœur sensible! C'est le principe de toutes les vertus. Mon cher enfant, tu me combles de joie. Il me reste encore dans les veines de quoi faire une campagne; et tu me promets de si belles choses , que je veux faire celle-ci avec toi.

Le jour du départ, selon l'usage, toute l'armée défila devant les jeunes filles rangées sur la place pour animer les guerriers. Le bon vieillard Télespon marchait à côté de son fils. Ah! ah! disaient les autres vieillards, voilà Télespon rajeuni: où va-t-il donc à son âge ? A la noce , répondit le bon homme, à la noce. Agatis lui fit remarquer de loin Céphalide qui s'élevait au-dessus de ses compagnes avec une grâce toute céleste. Son père, qui avait les yeux sur lui, s'aperçut qu'en passant devant elle, ce visage doux et serein s'enflamma d'une ardeur guerrière, et devint terrible comme celui de Mars. Courage, mon fils, lui ditil, .sois amoureux, cela te sied bien.

Une partie de la campagne se passa, entre les Samnites et les Romains, à s'obser\'er, sans en

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venir à une action décisive. Les forces des deux états consistaient dans leur année; et les généraux, de part et d'autre, les ménageaient en habdes gens. Cependant les jeunes Samnites à marier brûlaient d'impatience d'en venir aux mains. Je n'ai rien fail encore, disait l'un, qui mérite d'être inscrit dans les fastes de la répuhlicjue; j'aurai la honte de m'entendre nommer sans aucun éloge qui me distingue. Quel dommage, disait 1 autre, qu'on ne daigne pas nous offrir roccasioii de nous signaler! j'aurais fait des prodiges dans cette campagne. Notre général , disait le plus grand nombre, veut nous déshonorer aux yeux de nos vieillards et de nos épouses. S'il nous ramène sans combattre , on aura lieu de croire qu'il s'est défié de notre valeur.

Mais le sage guerrier c|ui était à leur tête les entendait sans s'émouvoir. De sa lenteur et de ses délais il se promettait deux avantages : l'un, de persuader à l'ennemi qu'il était faible ou timide , et de l'engager, dans cette confiance, à l'attaquei' imprudemment; l'autre, de laisser croître l'impatience de ses guerriers, et de porter leur ardeur à l'excès avant de risquer la bataille. L'un et l'autre lui réussit. Le général romain, haranguant ses troupes, leur fit voir les Samnites chancelants e1 tout prêts à fuir devant eux. Le génie de Roiiîc l'emporte, leur dit-il; celui de nos ennemis tremble et n'en peut soutenir l'approche. Allons , braves Romains, si nous n'avons pas l'avantage

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