‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 4 sur 46 · LE MOI · texte numérisé non relu

LE MOI

JLja nature et la fortune semblaient avoir conspiré au bonheur (V Alcibiade. Richesses , talents , beauté , naissance , la fleur de l'âge et de la santé ; que de titres pour avoir tous les ridicules ! Alcibiade n'en avait qu'un : il voulait être aimé pour lui-même. Depuis la coquetterie jusqu'à la sagesse, il avait tout séduit dans Athènes ; mais , en lui , était - ce bien lui qu'on aimait ? Cette délicatesse lui prit lui matin , comme il venait de faire sa cour à vuie prude : c'est le moment des réflexions. Alcibiade en fit sur ce qu'on appelle le sentiment pur, la métaphysique de l'amour. Je suis bien dupe, disaitil, de prodiguer mes soins à une femme qui ne m'aime peut-être que pour elle-même. Je le saurai, de par tous les dieux! et, s'il en est ainsi, elle peut chercher parmi nos athlètes un soupirant qui me remplace.

La belle prude, suivant l'usage, opposait tou-

Contes Moraux. /. '

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jours quelque laihle résislauee au\ désirs d'Alcibiade. C/élaif une cliose é|)()ii\aiilal)le ! elle ne j)()n\ait \ pensersaiis roui^ir. 1 1 lallail ainiereomnic elle aiinail , |)()tir s'} lésoiidic. l'allé aurait voulu , pour Tout au iU()U(l(\ (juil lui inouïs |(MUieel inouïs . empressé. Aleihiade la |)rit au mol. Je m'aperçois, madame, lui dil-il un jour, que ces complaisances vous coûtent : hé bien , je veux vous donner \i\\v preu\e de Tainour \v plus parlail. Oui, je coi.\sens, puiscpie vous le voidez, que nos âmes seules soient unies, et je vous donne ma parole de n'ertiger rien de plus.

La prude loua cette résolution d'un air bien capable de la Taire évanouir; mais Alcibiade tint bon. Elle en fut surprise et piquée; cependant il fallut dissimuler.

Le jour suivant, tout ce que le déshabillé peut avoir d'agaçant fut mis en usage. La vivacité du désir brillait dans les yeux de la prude ; dans son maintien, la nonchalance et la volupté. Les voiles les plus légers, le désordre le plus favorable, tout en elle invitait Alcibiade à s'oublier. Il aperçut le piège. Quelle victoire, lui dit-il, madame, quelle victoire à remporter sur moimême! Je vois Ijien que l'amour m'éprouve, et je m'en applaudis : la délicatesse de mes sentiments en éclatera davantage. Ces voiles transparents et légers , ces coussins dont la volupté semble avoir formé son trône, votre beauté, mes désirs, combien d'ennemis à vaincre! Ulysse n'y

échapperait pas; Hercule y succomberait. Je serai plus sai^e quXlysse, et moins fragile qu'Hercule : oui, je vous prouverai que le seul plaisir d'aimer peut tenir lieu de tous les plaisirs. — Vous êtes charmant, lui dit-elle, et je puis me flatter d'avoir un amant unique. Je ne crains qu'une chose : c'est que votre amour ne s'affaiblisse par la rigueur. — Au contraire, interrompit vivement Alcibiade, il n'en sera que plus ardent. — IMais, mon cher enfant , vous êtes jeune ; il est des moments où l'on n'est pas maître de soi ; et je crois votre fidélité bien hasardée, si je vous livre à vos désirs. — Soyez tranquille, madame; je vous réponds de tout. Si je puis vaincre mes désirs auprès de vous, auprès de qui n'en serai -je pas le maître ? — Vous me promettez du moins , lui dit -elle, que, s'ils deviennent trop pressants, vous m'en ferez l'aveu? Je ne veux point qu'une mauvaise honte vous retienne. Ne vous piquez pas de me tenir parole : il n'est rien que je ne vous pardonne plutôt qu'une infidélité. — Oui, madame , je vous avouerai ma faiblesse de la meilleure foi du monde, quand je serai prêt à y succomber ; mais laissez-moi du moins éprouver mes forces. Je sens qu'elles iront encore loin, et j'espère que l'amour m'en donnera de nouvelles. La prude était furieuse; mais sans se démentir elle ne pouvait se plaindre : elle se contraignit encore, dans l'espoir qu'à une nouvelle épreuve Alcibiade succomberait. Il reçut le len-

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(lom;ilil , il son ccNcil, un billcl ronrii vn ces Icrnu's : ((J'ai passô la plus ciiicllc iniil ; \ciicz <•< MIC M)ii'. Je iiv j)tiis \iM'c sans vous. »

Il arri\o clic/ la pitidc. l,cs l'idcaiix des Iciictres n'ctaicnl (|n CiiIrOiiNcrls; un joiu' lendrc se j:>lissait dans Tappai Icnicnl à lra\cis des ondes tic pourpre. La prude était encore dans un lit parsemé de roses. Venez, lui dit -elle d'une voix plaintive , venez calmer mes incpiiétudes. Un songe adreux m'a lonrmcnicc c(Mlc nuit : j'ai ciu vous voir anx genoux d'une rivale. Ah! j'en Irémis encore. Je vous l'ai dit, Alcihiade, je ne puis vivre dans la crainte que vous ne soyez infidèle : mon malheur serait d'autant plus sensible, (jue j'en serais moi-même la cause; et je veux du moins n'avoir rien à me reprocher. Vous avez beau me promettre de vous vaincre, vous êtes trop jeinie pour le pouvoir long-temps. Ne vous connais -je pas? Je sens que j'ai trop exigé de votis, je sens qu'il y a de l'imprudence et de la cruauté à vous imposer une loi si dure. Comme elle parlait ainsi de l'air du monde le plus touchant, Alcibiade se jeta à ses pieds. Je suis bien malheureux, lui dit-il, madame, si vous ne m'estimez pas assez pour me croire capable de m'attacher à vous par les seuls liens du sentiment! Après tout, de quoi me suis-je privé? De ce qui déshonore l'amour. Je rougis de voir que vous comptiez ce sacrifice pour quelque chose : mais , fût -il aussi grand que vous vous fimaginez, je

n'en aurai que plus de gloire. Non , mon cher Alcil)ia{le, lui dit la prude en lui tendant la main, je ne veux point d'un saciifice t[ui te coûte : je suis trop sure et trop flattée de l'amour pur et délicat que tu m'as si bien témoigné. Sois heureux, j'y consens. Je le suis, madame, s'écria-t-il, du bonheur de vivre pour vous : cessez de me soupçonner et de me plaindre; vous voyez l'amant le plus fidèle, le plus tendre, le plus respectueux Et le plus sot, interrompit -elle en

tirant brusquement ses rideaux , et elle appela ses esclaves. Alcibiade sortit furieux de n'avoir été aimé que comme un autre, et bien résolu de ne plus revoir une femme qui ne l'avait pris que pour son plaisir. Ce n'est pas ainsi, dit-il, qu'on aime dans l'âge de l'innocence ; et si la jeune Glicérie éprouvait pour moi ce que ses yeux semblent me dire, je suis bien certain que ce serait de l'amour tout pur.

Glicérie, dans sa quinzième année, attirait déjà les vœux de la plus brillante jeunesse. Qu'on imagine une rose au moment de s'épanouir; tels étaient la fraîcheur et l'éclat de sa beauté.

Alcibiade se présenta, et ses rivaux se dissipèrent. Ce n'était point encore l'usage, à Athènes, de s'épouser pour se haïr et pour se mépriser le lendemain ; et l'on donnait aux jeunes gens, avant l'hymen , le loisir de se voir et de se parler avec une liberté décente. Les filles ne se reposaient pas sur leurs gardiens du soin de leur vertu;

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elles S(^ (loiiiiainil l;i |)ciiu' d^'lrc sages ellesinriucs. La piidcnr n'a eoninieneé à conibaltre rail)lemeiil <|iie «le|)ins (iiTon lui a dérobé les lu)iiiieiirs (le la vietoiie. Celle de (ilieérie fit la j)his Ix'lle déiense. Aliibiade n'oublia rien j)oin- la suiprciidre nu poin- la i:;agner. 11 loua la jeune Athémenne sur ses talenls, ses grâees, sa beauté; il lui fit sentir dans lout ee ([u'elle disait une iinesse qu'elle n'v avail pas mise, et une délicatesse dont elle ne se doulail pas. Quel dommage qu'avec tant de elianues elle n'eut pas un cœur sensible! Je vous adore, lui disait-il, et je suis beureux si vous m'aimez. Ne craignez pas de me le dire; luie candeur ingénue est la vertu de votre âge. On a beau donner le nom de prudence à la dissimulation , cette belle bouclie n'est pas faite pour trahir les sentiments de votre cœur; qu'elle soit l'organe de l'amour, c'est pour lui-même qu'il l'a formée. Si vous voidez que je sois sincère, lui répondit Glicérie avec une modestie mêlée de tendresse, faites du moins que je puisse l'être sans rougir. Je veux bien ne pas trahir mon cœur, mais je veux aussi ne pas trahir mon devoir; et je trahirais l'un ou l'autre si j'en disais davantage. Glicérie voulait, avant de s'expliquer, que leur hymen fût conclu. Alcibiade voulait qu'elle s'expliquât avant de penser à l'hymen. Il sera bien temps, disait-il, de m'assurer de votre amour, quand l'hymen vous en aura fait un devoir, et que je vous aurai réduite à la nécessité

de feindre! C'est aujovird'hui, que vous êtes libre, qu'il serait flatteur pour moi d'entendre de votre bouche l'aveu désintéressé d'un sentiment naturel et pur. — Eh bien! soyez content, et ne me reprochez plus de n'avoir pas un cœur sensible; il Test du moins depuis que je vous vois. Je vous estime assez pour vous confier mon secret ; mais à présent qu'il m'est échappé , j'exige de vous une complaisance : c'est de ne me plus parler téte-à-téte que vous ne soyez d'accord avec ceux dont je dépends. L'aveu qu'Alcibiade venait d'obtenir aurait fait le bonheur d'un amant moins difficile ; mais sa chimère l'occupait. Il voulut voir jusqu'au bout s'il était aimé pour lui-même. Je ne vous dissimulerai pas, lui dit -il, que la démarche que je vais faire peut avoir un mauvais succès. Vos parents me reçoivent avec une politesse froide, que j'aurais prise pour un congé si le plaisir de vous voir n'eût vaincu ma délicatesse : mais si j'oblige votre père à s'expliquer, il ne sera plus temps de feindre. Il est membre de l'Aréopage; Socrate, le plus vertueux des hommes, y est suspect et odieux : je suis l'ami et le disciple de Socrate; et je crains bien que la haine qu'on a pour lui ne s'étende jusqu'à moi. Mes craintes vont trop loin peut-être; mais enfin, si votre père nous sacrifie à sa politique, s'il me refuse votre main, à quoi vous déterminez-vous? A être malheureuse, lui répondit Glicérie, et à céder à ma destinée. — Vous ne me verrez donc

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pliis.!^ — Si \\)i\ me tléfend de vous voii ", il raii- (Ira l)irii (|iu' l'obéisse. — Vous obéirez, doue aussi si lOu \()iis propose uu aulfe époux? — Je serai la Nuliine de mou devoir. — Et ])ar devoir \ous aimerez Tépoux qu Ou vous aura elioisi? — Je làelierai de ne le poiut haïr. Mais quelles questions vous me faites! Que penserie/,-vous de moi si j'avais d'autres seutiuieuts? — Oue vous m'aimeriez eouunc ou tloil aimer. — Il est trop vrai que je vous aime. — Non, Glicérie, l'amour ne connaît point de loi; il est au-dessus de tous les obstaeles. Mais je vous rends justiee : ce sentiment est trop fort pour votre âge; il veut des âmes fermes et courageuses, que les difficultés irritent, et que les revers n'étonnent pas. Un tel amour est rare, je l'avoue. Vouloir un état, un nom, une fortune dont on dispose, se jeter enfin dans les bras d'un mari pour se sauver de ses parents; voilà ce qu'on appelle amour, et voilà ce que j'appelle désir de l'indépendance. Vous êtes bien le maître, lui dit -elle les larmes aux yeux, d'ajouter l'injure au reproche. Je ne vous ai rieu dit que de tendre et d'honnête. Ai-je balancé un moment à vous sacrifier vos rivaux? Ai-je hésité à vous avouer votre triomphe? Que me demandez-vous de plus? Je vous demande, lui dit -il, de me jurer une constance à toute épreuve, de me jurer que vous serez à moi, quoi qu'il arrive, et que vous ne serez qu'à moi. — En vérité, seigneur, c'est ce que je ne ferai ja-

mais. — En vérité, madame, je devais m'attendre à celte réponse, et je rougis de m'y être exposé. A ces mots , il se retira outré de colère , et se disant à lui-même : J'étais bien bon d'aimer un enfant qui n"a point d'ame, et dont le cœur ne se donne que par avis de parents!

II y avait dans Athènes une jeune veuve qui paraissait inconsolable de la perte de son époux. Alcibiade lui rendit, comme tout le monde, les premiers devoirs , avec le sérieux que la bienséance impose auprès des personnes affligées. La veuve trouva un soulagement sensible dans les entretiens de ce disciple de Socrate , et Alcibiade un charme inexprimable dans les larmes de la veuve. Cependant leur morale s'égayait de jour en jour. On fit l'éloge des bonnes qualités du défunt , et puis on convint des mauvaises. C'était bien le plus honnête homme du monde, mais il n'avait précisément que le sens commun. Il était assez bien de figure ; mais sans élégance et sans grâce : rempli d'attentions et de soins ; mais d'une assiduité fatigante. Enfin on était au désespoir d'avoir perdu im si bon mari, mais bien résolue à n'en pas prendre un second. Eh quoi, dit Alcibiade , à votre âge renoncer à l'hymen ! Je vous avoue , répondit la veuve , qu'autant l'esclavage me répugne , autant la liberté m'effraie. A mon âge, livrée à moi-même et ne tenant à rien, que vais -je devenir? Alcibiade ne manqua pas de lui insinuer qu'entre l'esclavage de l'hymen et l'a-

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haiidon du vcnvai^c , il y aurait un milieu â |)i('ii(li(> , (I (|u'à rc'<;ar(l des hieuséances , licu au monde n'était plus facile à concilier avec un tendre atlachement. On fut révoltée de cette proj>osilion ; on aurait mieux: aimé mourir. Mourir dans rage des amours cl des grâces! Il élail facile de faire voir le ridicule d'un tel projet; et la veu\e ne craignait rien tant que de se donner des ridicules. Il lut donc résolu cpTelle ne mourrait pas : il élail déjà (U'-cidc (juV'lle ne pouvait vivre sans tenir à ([uelcpie chose : ce quelque chose devait être un amant; et, sans prévention, elle ne connaissait poini (Thommc plus digne qu'AIcibiade de lui plaire et de l'attacher, il redoubla ses assiduités : d'abord elle s'en plaignit, bientôt elle s'y accoutuma, enfui elle y exigea du mystère ; et , pour éviter les imprudences , on s'arrangea décemment.

Alcibiade était au comble de ses vœux. Ce n'étaient ni les plaisirs de l'amour, ni les avantages de l'hymen qu'on aimait en lui, c'était luimême; du moins le croyait-il ainsi. Il triomphait de la douleur, de la sagesse, de la fierté d'une femme qui n'exigeait de lui que du secret et de ramoin\ La veuve , de son côté , s'applaudissait de tenir sous ses lois l'objet de la jalousie de toutes les beautés de la Grèce. Mais combien peu de personnes savent jouir sans confidents! Alcibiade, amant secret, n'était qu'un amant comme un autre; et le plus beau triomphe n'est flatteur

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qu'autant qu'il est solennel. Un auteur a dit que ce n'est pas tout que d'être dans une belle campagne, si Ton n'a quelqu'un à qui l'on puisse dire , La belle camj>agne ! La veuve trouva de même que ce n'était pas assez d'avoir Alcibiade pour amant, si elle ne pouvait dire à quelqu'un , J'ai pour amant Alcibiade. Elle en fit donc la confidence à une amie intime, qui le dit à son amant, et celui-ci à toute la Grèce. Alcibiade, étonné qu'on publiât son aventure, crut devoir en avertir la veuve , qui l'accusa d'indiscrétion. Si j'en étais capable, lui dit -il, je laisserais courir des bruits que j'aurais voulu répandre ; et je ne souhaite rien tant que de les faire évanouir. Observons-nous avec soin, évitons en public de nous trouver ensemble ; et , quand le hasard nous réunira, ne vous offensez point de l'air distrait et dissipé que j'affecterai auprès de vous. La veuve reçut tout cela d'assez mauvaise humeur. Je sens bien, lui dit-elle, que vous en serez plus à votre aise : les assiduités , les attentions vous gênent, et vous ne demandez pas mieux que de pouvoir voltiger. Mais , moi , quelle contenance voulez-vous que je tienne? Je ne saurais prendre sur moi d'être coquette : ennuyée de tout en votre absence , rêveuse et embarrassée auprès de vous , j'aurai l'air d'être jouée , et je le serai peut-être en effet. Si l'on est persuadé que vous m'avez, il n'y a plus aucun remède : le public ne revient pas. Quel sera donc le fruit de ce pré-

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liMidii myslôic? Nous nm-oiis Tair, vous, cruu aniaiil cIcLuIk-, moi, (riiiic amante délaissée. C-olto ir[)oiis(' <lc la nciivo surprit Alcibiade ; la conduite (|uV'llc tint acheva de le confondie. Cliaque joui- elle se doiuiail plus (Taisanee et de liberté. \u speetaele elle exij^eail (pTil (Vit assis denicre (^lle,(pril lui donnai la main pour aller au lemple, (|u"il lui de ses promenades et de ses soupeis. Klle afïeclait sui-lout de se trouver avec ses i^ivales; et, au milieu de ce concours, elle voulait (ju'il ne \îl (pTelle. l'allé lui commandait (fun ton absolu, le reii^ardait avec mystère, lui souriait d'un air (rintellii;ence , et lui parlait à Toieille avec cette familiarité ([ui annonce au public fpi'on est d'accord. Il vit bien cpi'elle le menait par- tout, comme un esclave encliaîné à son char. J'ai pris des airs pour des sentiments, dit -il avec ini soupir : ce n'est pas moi qu'elle aime, c'est l'éclat de ma conquête; elle me mépriserait, si elle n'avait point de rivales. Apprenons-lui que la vanité n'est pas digne de fixer l'amour.

La jalousie des philosophes ne pouvait pardonner à Socrate de n'enseigner en public que la vérité et la vertu : on portait chaque jour à l'Aréopage les plaintes les plus graves contre ce dangereux citoyen. Socrate , occupé à faire du bien , laissait dire de lui tout le mal qu'on imaginait; mais Alcibiade, dévoué à Socrate, faisait lace à ses ennemis. Il se présentait aux magis-

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Irats; il leur reprochait (récoiiter des lâches, et d'épargner des imposteurs ; et il ne parlait de son maître que comme du plus juste et du plus sage des mortels. L'enthousiasme rend éloquent. Dans les conférences qu'il eut avec un des membres de l'Aréopage, en présence de la femme du juge, il parla avec tant de douceur et de véhémence, de sentiment et de raison; sa beauté s'anima d'un feu si noble et si touchant, que cette femme vertueuse en fut émue jusqu'au fond de famé. Elle prit son trouble pour de l'admiration. Socrate , dit-elle à son époux, est en effet un homme divin, s'il fait de semblables disciples. Je suis enchantée de l'éloquence de ce jeune homme : il n'est pas possible de l'entendre sans devenir meilleur. Le magistrat, qui n'avait garde de soupçonner la sagesse de son épouse, rendit à Alcibiade l'éloge qu'elle avait fait de lui. Alcibiade en fut flatté : il demanda au mari la permission de cultiver l'estime de sa femme. Le bon homme l'y invita. Ma femme, dit-il, est philosophe aussi ; et je serai bien aise de vous voir aux prises. Rodope ( c'était le nom de cette femme respectable ) se piquait en effet de philosophie ; et celle de Socrate , dans la bouche d' Alcibiade, la gagnait de plus en plus. J'oubliais de dire qu'elle était dans l'âge où l'on n'est plus jolie , mais où l'on est encore belle ; où l'on est peut-être un peu moins aimable, mais où l'on eait beaucoup mieux aimer. Alcibiade lui rendit

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dos devoirs : clic ne se délia ni de lui ni d'ellcmènie. i/('lii(le de la sagesse reniplissail lous ieiiis eiilietiens. Les leçons <lc Sociale ])assaient de lame d'Alcibiade «îans celle de Hodope, et dans ce passage elles prcnaienl de nouveaux cliaiines : c'élail nu ruisseau d'eau pure (jui coulait au travers des (leurs. Ilodope en était chaque jour plus altérée : elle se (iiisait définir, suivant les principes de Socrate, la sagesse et la vertu, la justice et la vérité. T/amilié vint à son loui-, et après en avoir appiolondi rcssencc : Je voudrais bien savoir, dit liodope, (juelle différence met Socrate entre Taniour et l'ainilié? Quoique Socrate ne soit point de ces philosophes <jui analysent tout, lui répondit Alcibiade, il dislingue trois amours : Tun grossier et bas, qui nf)us est commun avec les animaux : c'est Tattrait c\u be"soin et le goût du plaisir; l'autre pur et céleste, qui nous rapproche des dieux : c'est l'amitié plus vive et plus tendre; le troisième enfin, qui participe des deux premiers, tient le milieu entre les dieux et les brutes, et semble le })lus nalunel aux hommes : c'est le lien des âmes, cimenté par celui des sens.

Socrate donne la préférence au cliarme pur de l'amitié; mais, comme il ne fait point un crime à la nature d'avoir uni l'esprit à la matière , il n'en fait pas un à liiomme de se ressentir de ce mélange dans ses penchants et dans ses plaisirs. C'est sur-tout lorsque la nature a pris soin d'unir

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un beau corps avec une belle ame, qu'il veut qu'on respecte l'ouvrage de la nature : car, quelque laid que soit Socrate , il rend justice à la beauté. S'il savait, par exemple, avec qui je m'entretiens de philosophie , je ne doute pas qu'il ne me lit une querelle d'employer si mal ses leçons. Je vous dispense d'être galant, interrompit Rodope : je parle à un sage; et, tout jeune qu'il est, je veux qu'il m'éclaire, et non pas qu'il me flatte. Revenons aux principes de votre maître. Il permet l'amour, dites-vous; mais en connaît-il les égarements et les excès? Oui, madame, comme il connaît ceux de l'ivresse, et il ne laisse pas de permettre le vin. La comparaison n'est pas juste, dit Rodope : on est libre de choisir ses vins , et d'en modérer l'usage ; a-t-on la même liberté en amour? Il est sans choix et sans mesure. Oui, sans doute , reprit Alcibiade , dans un homme sans mœurs et sans principes; mais Socrate commence par former -çks hommes éclairés et vertueux, et c'est à ceux-là qu'il permet l'amour. Il sait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête; et alors on ne court aucun risque à aimer à l'excès. L'ascendant mutuel de deux âmes vertueuses ne peut que les rendre plus vertueuses encore. Chaque réponse d'Alcibiade applanissait quelque difficulté dans l'esprit de Rodope , et rendait le penchant qui l'attirait vers lui plus glissant et plus rapide. Il ne restait plus que la foi conjugale ; et c'était là le nœud gordien. Ro-

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dope n'était pas de celles avec qui on lo trandic; il fallail le <lcnoiier. Alcibiade s'y }>rit (!.- loin. Comme ils en étaient un jour sur larticle de la société ; Le besoin, dit Alcihiade, a réuni les hommes, rintérèt commun a réglé leurs devoirs, et les abus ont piodint lis loi.>. l'ont cf-la est sacré ; mais tout cela est étranger a notre ame. Comme les hommes ne se touchent qu'au-dehors, les devoirs mutuels qu'ils se sont imposés ne passent ])'Mnt la superficie. La nature seule est la législatrice du cœur; elle seule peut inspirer la reconnaissance, Inmifié. l'nmour : le sentiment ne saurait être im (l(\<jir d in^titnlion. De là vient, par exemple. <jiif dans le mariage on ne peut ni jiiomettre ni exiger quim ;ittachement corporel. Kodope, qui avait goûte le principe, fut effravée de la conséquence. Quoil dit-elJe, je n'aurais promis à mon mari que de me comporter comme si je l'aimais! — Ou avez -vous donc pu lui promettre? De l'aimer en effet, lui répondit-elle d"une voix mal assurée. — 11 mjlis a donc promis à son tour d'être non -seulement aimable, mais de tous les hommes le plus aimable à vos yeux? — Il m"a promis dy faire son possible , et il me tient parole. — Eh bien , vous faites votre possible aussi pour l'aimer uniquement; mais ni liiii ni l'autre vous n'êtes garants du succès. Voilà une morale affreuse î s'écria Ro- (looe. — Heureusement, madame, elle n'est pas s-i affreuse : il y aurait trop de coupables , si la-

mour Conjugal était un devoir essentiel. — Quoi! seigneur, vous doutez!... — Je ne doute de rien, madame; mais ma franchise peut vous déplaire, et je ne vous vois pas disposée à l'imiter. Je croyais parler à un philosophe , et je ne parlais qua une femme d'esprit. Je me retire confus de ma méprise; mais je veux vous donner pour adieu un exemple de sincérité. Je crois avoir des mœurs aussi pures, aussi honnêtes, que la femme la plus vertueuse ; je sais tout aussi-Lien quelle à quoi nous engagent 1 honneur et la religion du serment ; je connais les lois de l'hymen et le crime de les violer: cependant, eusse -je épousé mille femmes , je ne me ferais pas le phis léger reproche de vous trouver vous seule plus belle, plus aimable mille fois que ces mille femmes ensemble. Selon vous, pour être vertueuse, il ne faut avoir ni une ame ni des yeux; je vous féhcite detre arrivée à ce degré de perfection.

Ce discours, prononcé du ton du dépit et de la cokre , laissa Rodope dans un étonnement dont elle eut peine à revenir. Des-lors Alcibiade cessa de la voir. Elle avait découvert dans ses adieux un intérêt plus vif que la chaleur de la dispute; elle sentit de son côté que ses conférences philosophiques n'étaient pas ce qu'elle regrettait le plus. L ennui de tout, le degoùt délie -même, une répugnance secrète pour les empressements de son mari , enfin le trouble et la rougeur que lui causait le seul nom d'Alci-

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l)ia(li>, loiil lui r;iis.ul craiiulro le (latip;er de le iVNoii-; li cc'pciulatil l'Ilr brûlait du désir do le iHNoir encore. Sou uiari le lui ramena. Connue elle lui avait fait entendre qu'ils s'étaient piqués Tun et l'autre sur une dispute de mots, le magistral eu lit luie plaisanleiie à Alcihiade , et l'obi ii^ea de revenir, j^'entrevue tut sérieuse : le mari s'en amusa quehjue temps; mais ses affaires l'appelaient ailleurs. Je vous laisse, leur dit-il, et j'espère qu'après vous être brouillés sur les mots, vous vous réconcilierez sur les choses. Le bon homme n'y entendait pas malice; mais sa femme en rougit poin- lui.

Après ini assez long silence , Alcihiade prit la parole. Nos entretiens, madame, faisaient mes délices; et, avec tontes les facilités possibles d'être dissipé , vous m'aviez fait goûter et préférer à tout les chamie'? de la solitude. Je n'étais plus au monde, je n'étais plus à moi-même, j'étais à vous tout entier. Ne pensez pas qu'un fol espoir de vous séduire et de vous égarer se fut glissé dans mon ame : la vertu, bien plus que l'esprit et la beauté, m'avait enchaîné sous vos lois. Mais vous aimant d'un amour aussi délicat que tendre , je me flattais de vous l'inspirer. Cet amour pur et vertueux vous offense, ou plutôt il vous importune ; car il n'est pas possible que vous le condamniez de bonne foi. Tout ce que je sens pour vous, madame, vous l'éprouvez pour un autre, vous me l'avez avoué. Je ne puis vous le repro-

cher ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne suis pas heureux. Il n'y a peut-être qu'une femme clans Athènes qui ait de l'amour pour son mari; et c'est précisément de cette femme que je déviens éperdu. En vérité, vous êtes bien fou pour le disciple d'un sage! lui dit Rodope en souriant. Il répliqua le plus sérieusement du monde; elle repartit en badinant ; il lui prit la main , elle se fâcha; il baisa cette main, elle voulut se lever; il la retint, elle rougit; et la tète tourna aux deux philosophes.

Il n'est pas besoin de dire combien Rodope fut désolée , ni comment elle se consola : tout cela se suppose aisément dans une femme vertueuse et passionnée.

Elle tremblait sur -tout pour l'honneur et le repos de son mari. Alcibiade lui fit le serment d'un secret inviolable ; mais la malice du public le dispensa d'être indiscret. On savait bien qu'il rr'était pas homme à parler sans cesse de philosophie à une femme aimable. Ses assiduités donnèrent des soupçons : les soupçons , dans le monde, valent des certitudes. Il fut décidé qu'Alcibiade avait Rodope. Le bruit en vint aux oreilles de l'époux. Il n'avait garde d'y ajouter foi; mais son honneur et celui de sa femme exigeaient qu'elle se mît au-dessus du soupçon. Il lui parla de la nécessité d'éloigner Alcibiade avec tant de douceur, de raison et de confiance, qu'elle n'eut pas même la force de réj)Iiquer. Rien de plus

■lO CONTES MORAUX,

accahlanl |>our une nme sensible cl nalureilenioiil NoiiiKiise (jiie de recevoir tics nuu(|Lies (l'csiiiiie (|irclle ne mciilc plus.

Iloclope , tiès ce moment, résolut de ne plus voir Aicibiade; et plus elle sentait ponr lui de faiblesse, ])his elle lui montra de fermeté dans la résolnlioii (preile avait prise de rompre avec lui sans retour. Il eut beau la combattre avec toute son éloquence : J'ai pu me laisser peisuader, lui dit-elle , que les torts secrets qu'on avait avec un mari n'étaient rien ; mais les seules apparences sont des torts réels dès qu'elles attaquent son honneur, ou qu'elles troublent son repos. Je ne suis pas obligée à aimer mon époux, je veux le croire; mais le rendre heureux, autant qu'il dépend de ^ moi , est un de\ oir indispensable. — Ainsi , ma- " dame , aous préférez son bonheur au mien ? — Je préfère, lui dit-elle, mes engagements à mes inclinations : ce mot é^-happé sera ma dernière *" faiblesse. Et je me croyais aimé! s'écria Aicibiade avec dépit. Adieu , madame : je vois bien que je n'ai du mon bonheur qu'au caprice d'un moment. ^ Voilà de nos honnêtes femmes, poursuivit - il : ^ quand elles nous prennent, c'est excès d'amour; quand elles nous quittent, c'est effort de vertu; et, dans le fond, cet amour et cette vertu ne sont ; qu'une fantaisie qui leur vient, ou qui leur passe. J'ai mérité tous ces outrages , dit Rodope en fondant en larmes. Une femme qui ne s'est pas respectée ne doit ])as s'attendre à l'être. Il

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est bien juste que nos faiblesses nous attirent des mépris.

Alcibiade , après tant d'épreuves , était bien convaincu qu'il ne fallait plus compter sur les femmes; mais il n'était pas assez sûr de lui-même pour s'exposer à de nouveaux dangers; et tout résolu qu'il était à ne plus aimer, il sentait confusément le besoin d'aimer encore.

Dans cette inquiétude secrète , comme il se promenait un jour sur le bord de la mer, il vit venir à lui une femme que sa démarche et sa beauté lui auraient fait prendre pour une déesse , s'il ne l'eût pas reconnue pour la courtisane Érigone. Il voulait s'éloigner ; elle l'aborda. Alcibiade , lui dit- elle, la philosophie te rendra fou. Dis-moi, ^mon enfant, est-ce à ton âge qu'il faut s'ense- 'Velir tout vivant dans ses idées creuses et tristes? Crois-moi, sois heureux : l'on a toujours le temps d'être sage. Je n'aspire à être sage , lui dit-il , que dans le dessein d'être heureux. — La belle route pour arriver au bonheur! Crois -tu que je me consume, moi, dans l'étude de la sagesse, et cependant est -il d'honnête femme plus contente de son sort ? Ce Socrate t'a gâté , c'est dommage ; mais il y a de la ressource , si tu veux prendre de mes leçons. Depuis long -temps j'ai des desseins sur toi : je suis jeune, belle et sensible, et je crois valoir, sans vanité, un philosophe à longue barbe. Ils enseignent à se priver; triste science ! Viens à mon école ; je t'apprendrai à

jouir. .To ne l'ai (\i\c hop liii'ii anprls à mes dé" jXMis, itii (lil M(il)i;i(lo : le lastc et les phisirs m'oiil iiiiiié. Je ne snis plus cet homme opulent cl niai;nificpie (pie ses folies ont rendu si célèbre; et je ne me souliens aujourd'hui qu'aux dépens de mes créanciers. — lion! est-ce-là ce cpii le cha<;rine? Console-loi : j'ai de For, des pierreries à foison ; et les folies des autres serviront à réparer les tiennes. Vous me flattez beaucoup, lui répoudil Meibiade, par des offres si obligeantes; mais je n'en abuserai point. — Que veux-tu dire avec ta délicatesse? l'amoru' ne rend -il pas tout C(mimun? d'ailleurs, (pii s'imaginera que tu me doives quelque chose? Tu n'es pas assez fat pour t'en vanter , et j'ai trop de vanité pour le publier moi-même. — Je vous avoue que vous me surprenez ; car enfin vous avez la réputation d'être avare. — Avare! oui, sans doute, avec ceux que je n'aime pas, pour être prodigue avec celui que j'aime. Mes diamants me sont bien chers, mais tu m'es plus cher encore; et s'il le faut, tu n'as qu'à parler, demain je te les sacrifie. Votre générosité, reprit Alcibiade , me confond et me pénètre : je vous donnerais le plaisir de l'exercer, si je pouvais du moins la reconnaître en jeune homme; mais je ne dois pas vous dissimuler que l'usage immodéré des plaisirs n'a pas seulement ruiné ma fortune : j'ai trouvé le secret de vieillir avant l'âge. Je le crois bien , reprit Erigone en souriant : tu as connu tant d'honnêtes femmes 1

Mais je vais I)ieii plus te surprendre : un sentiment vif et délicat est tout ce que j'attends de - toi , et si ton cœur n'est pas ruiné , tu as encore de quoi me suffire. Vous plaisantez , dit Alcibiade. — Point du tout. Si je prenais ini TIercule pour amant, je voudrais qu'il fût un Hercule; mais je veux qu' Alcibiade m'aime en Alcibiade, avec toute la délicatesse de cette volupté tranquille dont la

-source est dans le cœur. Si du côté des sens tu me ménages quelque surprise, à la bonne heure: je te permets tout, et je n'exige rien. En vérité,

I dit Alcibiade , je demeure aussi enchanté que surpris ; et sans l'inquiétude et la jalousie que me causeraient mes rivaux. . . . — Des rivaux! tu n'en auras que de malheureux, je t'en donne ma parole. Tiens, mon ami, les femmes ne changent que par coquetterie ou par curiosité, et tu sens bien que chez moi l'une et l'autre sont épuisées. Si je ne connaissais point les hommes , la parole que je te donne serait un peu hasardée ; mais en te les sacrifiant, je sais bien ce que je fais. Après tout , il y a un bon moyen de te tranquilliser : tu as une campagne assez loin d'Athènes, où les importuns ne viendront pas nous troubler. Te sens- tu capable d'y soutenir le téte-à-tète? Nous partirons quand tu voudras. Non, lui dit-il, mon devoir me retient pour quelque temps à la ville; mais si nous nous arrangeons ensemble , devonsnous nous afficher ? — Tu en es le maître : si tu veux m'avouer,je te proclamerai; si tu veux du

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mysl( ro, jo serai [)lus discrète et plus réscivée qn'uiu- |>iii(Ie. Comme j<' ne (léjDeiids de personne, el (|ue je ne t'aime ([ne |>(>nr loi, je ne crains ni ne désire d'attirer les \en\ dn public. Ne te gène point, eonsnile ton ca-tu'; et si je te conviens, mon sonprr nous attend. Allons prendre à témoin de nos sennenls les dieux du plaisir et de la joie. Alcibiade prit la main d'I'.rigone, I et la baisant avec lrans{)ort: l'iilin, dit-il, j'ai ' trouvé de ranioni- ; et c'est d'anjourd'lun que mon bonheur commence.

Ils arrivent chez la courtisane. Tout ce que le *j;oùt peut inventer de délicat et d'exquis pour flatter tous les sens à-la-fois, semblait concourir, dans ce souper délicieux, à l'enchantement d' Alcibiade : c'était dans un salon pareil que Vénus recevait Adonis lorsque les Amours leiu^ versaient le nectar, «et que les Grâces le^t servaient l'ambroisie. Quand j'ai pris, dit Erigone, le nom d'une des maîtresses de J^acchus, je ne me flattais pas de posséder un jour un mortel plus beau que le vainqueur de l'Inde. Que dis -je, un mortel ? C'est Bacchus, Apollon et l'Amour que je possède; et je suis dans ce moment l'heureuse rivale d'Erigone , de Calliope et de Psyché. Je vous couronne donc, 6 mon jeune dieu, de pampre, de laurier et de myrte : puisse -je rassembler à vos yeux tous les attraits qu'ont adorés les Immortels dont vous réunissez les charmes! Alcibiade, enivré d amour-propre et d'amour, déploya tous ses ta-

__ lents enclianteiirs qui séduisaient la sagesse même. Il chanta son triomphe sur la lyre. Il compara ' 5on bonheur à celui des dieux, et il se trouva plus heureux, comme on le trouvait plus aimable. Après le souper, d (ut conduit dans un appartement voisin, mais séparé de celui d'Erigone. Reposez-vous, mon cher Alcibiade, lui dit-elle en le quittant; puisse l'amour ne vous occuper que de moi dans vos songes ! Daignez du moins me le faire croire ; et si quelque autre objet vient s'offrir à votre pensée, épargnez ma délicatesse; et , par un mensonge complaisant , réparez le tort involontaire que vous aurez eu pendant le sommeil. Eh quoi! lui répondit tendrement Alcibiade, me réduirez -vous aux plaisirs de l'dlusion! Vous n'aurez jamais avec moi, lui dit-elle, d'autres lois que vos désirs. A ces mots elle se retira en chantant. Alcibiade , transporté , s'écria : O pudeur ! ô vertu ! qu'êtes -vous donc, si dans un cœur où vous n'habitez point se trouve l'amour pur et chaste, l'amour tel qu'il descendit des cieux pour animer l'homme encore innocent, et pour embellir la nature ? Dans cet excès d'admiration et de joie, il se lève, il va surprendre Erigone.

Erigone le reçut avec un souris. Sensible sans emportements, son cœur ne semblait enflammé ^ que des désirs d'Alcibiade. Deux mois s'écoulèrent ' dans cette union délicieuse, sans que la courtisane démentît un seul moment le caractère qu'elle

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nvail pris; nv.ùs le jour liital approcliait, qui de- ^ vait dissiper une illusion si flatteuse.

Les apprêts des jeux en Tliourieur de Neptune faisaient l'entretien de toute la jeunesse d'Athènes. Kri^one parla de ces jeux et de la gloire dy remporter le prix, avec tant de Aivacité, qu'elle fit concevoir à son ainanl le dessein d'entrer dans la carrière, et respf)ir d'y triompher. Mais il voidait lui ménager le plaisir de la surprise. » IjC jour que devaient se célébrer les jeux , Alcibiade la fjuilia ])()ur s'\ rendre. Si l'on nous voj-ait ensemble à ce spectacle, lui dit-il, on ne manquerait pas d'en tirer des conséquences; et nous sommes convenus d'éviter jusqu'au soupçon. Rendons -nous au (arque chacun de notre côté. Nous nous retrouverons ici après la fête, et je vous demande à souper.

Le peuple s'assemble ; on se place. Erigone se présente, elle attire tous les regards. Les jolies femmes la voient avec envie, les laides avec dépit, les vieillards avec regret, les jeunes gens avec un transport unanime. Cependant les yeux d'Erigone, errants sur cet amphithéâtre immense, ne cherchaient qu'Alcibiade. Tout- à -coup elle voit paraître devant la barrière les coursiers et le char de son amant : elle n'osait en croire ses yeux; mais bientôt un jeune homme, plus beau que l'Amour et plus fier que le dieu Mars , s'élance sur ce char brillant : c'est Alcibiade, c'est lui-

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môme ! Ce nom passe de bouche en bouche ; elle n'entend phis autour d'elle que ces mots : C'est Alcibiadc , c'est la gloire et l'ornement de la jeunesse athénienne. Erigone en pâlit de joie. Il jeta sur elle un regard qui semblait être le présage de la victoire. Les chars se rangent de front, la barrière s'ouvre, le signal se donne, la terre retentit en cadence sous les pas des coursiers, im nuage de poussière les enveloppe. Erigone ne respire plus. Toute son ame est dans ses yeux , et ses yeux suivent le char de son amant à travers ces flots de poussière. Les chars se séparent , les plus rapides ont l'avantage , celui d'Alcibiade est du nombre. Erigone tremblante fait des vœux à Castor, à Pollux, à Hercule, à Apollon; enfin elle voit Alcibiade à la tête , et n'ayant plus qu'un concurrent. C'est alors que la crainte et l'espérance tiennent son ame suspendue. Les roues des deux chars semblent tourner sur le même essieu, et les chevaux semblent conduits par les mêmes rênes. Alcibiade redouble d'ardeur, et le cœur d'Erigone se dilate; son rival force de vitesse, et le cœur d'Erigone se resserre de nouveau : chaque alternative lui cause une soudaine révolution. Les deux chars arrivent au terme ; mais le concurrent d'Alcibiade la devancé d'un élan. Tout- à -coup mille cris font retentir les airs du nom de Pisicrate de Samos. Alcibiade consterné se retire sur son char, la tête penchée et les rênes flottantes, évitant de

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repasser du cnlc du Cirque où Erigone , aecablée (le ((HiIiimoii , s\i;nl cniiMMl le visage (le sou Noilc. il lui seniblail (\\n' Ions les yeux altacliés sur (Ile, lui rejiroeliaienl (Taimer un liomuie qui \euaif (l'être vaiiieu. ( '.epciidaul un uiurnnue général se lail ('nlendr(> anionr (Telle; elle \ cul voir ce qui l'excite: c'est Pisierate qui ramène son char du côté où elle esl jdaeée. JVonveau sujet de confusion et de d(juleur. Mais quelle est sa siuprise, lorsque ce char s'arrétant à ses pieds, elle eu voit descentli'c le \ainqueur, (]ui vient Ini pi'ésenter la couronne tii()nq)hale ! Je nous la dois, lui dit-il, madame, et je viens vous eu faire hommage. Qu on imagine , s'il est possible , tous les mouvements dont lame d'Erigone fut agitée à ce discours ; mais l'amour y dominait encore. Vous ne me devez rien, dit- elle à Pisierate en rougissant, mes A ceux , pardonnez ma franchise , mes vœux n'ont pas été pour vous. Ce n'en est pas moins, répliqua-t-il , le désir de vaincre à vos yeux , qui m'en a fait avoir la gloire. Si je n'ai pas été assez heureux pour vous intéresser au combat, que je le sois du moins assez pour vous intéresser au triomphe. Alors il la pressa de nouveau, de l'air du monde le plus touchant , de recevoir son offrande : tout le monde l'y invitait par des applaudissements redoublés. L'amour - propre enfin l'emporta sur l'amour : elle reçut le laurier fatal , pour céder, dit -elle, aux acclamations et aux instances du peuple; mais, qui le croirait? elle

le reçut avec un air riant , et Pisicrate remonta sur son char, enivré d'amour et de gloire.

Dès qu'Alcibiade fut revenu de son premier abattement : Tu es bien faible et bien vain, se dit -il à lui-même, de t'affliger à cet excès! Et de quoi ? De ce qu'il se trouve dans le monde un homme plus adroit et plus heureux que toi! Je vois ce qui te désole : tu aurais été transporté de vaincre aux yeux d'Erigone, et tu crains d'en être moins aimé après avoir été vaincu. Rends lui plus de justice. Erigone n'est point une femme ordinaire; elle te saura gré de l'ardeur que tu as fait paraître ; et quant au mauvais succès, elle sera la première à te faire rougir de ta sensibilité pour un si petit malheur. Allons la voir avec confiance. J'ai même lieu de mapplaudir de ce moment d'adversité : c'est pour son cœur une nouvelle épreuve , et l'amour me ménage un triomphe plus flatteur que n'eût été celui de la course. Plein de ces idées consolantes, il arrive ^ chez Erigone : il trouve le char du vainqueur à > la porte.

Ce fut pour lui un coup de foudre. La honte, l'indignation, le désespoir, s'emparent de son ame : éperdu et frémissant, ses pas égarés se tournent comme d'eux-mêmes vers la maison de Socrate.

Le bon homme, qui avait assisté aux jeux, accourut au-devant de lui. Fort bien, lui dit -il; vous venez vous consoler avec moi, parce que

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VOUS ôlos vaiiKMi ? Je gage, libertin, que je ne vous aurais pas vu si nous aviez Iriojuplu'. Je iTcu SUIS pas inouïs rccoiinaissanl. Jaune bien qu'on vienne à moi dans l'adversité. Une ame enivrée de son bonheur s'éj)anelie où elle peut; la eonlianee- d'inie aine alïligée est plus (laiteuse et plus lou(liaute. Anouc/. cependant cpie vos chevaux ont lait tles merveilles. Comment donc! vous n'avez mancpié le prix que d'un pas ! Vous pouvez vous vanter d'avoir, après Pisicrate de Sauios , les meilleiiis coursiers de la Grèce; et en vérité il est bien gloiieux pour un homme d'exceller en chevaux! VIcibiade, confondu, n'entendit pas même la plaisanterie de Socrate. Le philosophe, jugeant du trouble de son cœur par l'altération de son visage: Qu'est-ce donc? lui dit-il d'un ton plus sérieux; une bagatelle, un jeu déniant nous allecte! Si vous aviez perdu un empire, je vous pardonnerais à peine d'être dans l'état d'humiliation et d'abattement où je vous vois. Ah! mon cher maître, s'écrie Alcibiade revenant à lui-même, qu'on est malheureux d'être sensible! il faut avoir une ame de marbre dans le siècle où nous vivons. J'avoue, reprit Socrate, que la sensibilité coûte cher quelquefois ; mais c'est une si bonne chose, qu'on ne saurait trop la payer. |

\ oyons cependant ce qui vous arrive.

Alcibiade lui raconta ses aventures avec la prude, la jeune fdie, la veuve, la femme du magistrat, et la courtisane qui dans l'instant même

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venait de le sacrifier. De quoi vous plaignez-vous? lui dit Socrate après l'avoir entendu : il me semble que chacune d'elles vous a aimé à sa façon , de la meilleure foi du monde. La prude , par exemple , aime le plaisir; elle le trouvait en vous : vous l'en priviez; elle vous renvoie : ainsi des autres. C'est leur bonheur , n'en doutez pas , qu'elles cherchaient dans leur amant. La jeune fille y voyait un époux qu'elle pouvait aimer en liberté et avec décence; la veuve, un triomphe éclatant qui honorerait sa beauté; la femme du magistrat, lui homme aimable et discret avec qui , sans danger et sans éclat, sa philosophie et sa vertu pourraient prendre du relâche ; la courtisane , un homme admiré , applaudi , désiré par-tout , qu'elle aurait le plaisir secret de posséder seule, tandis que toutes les beautés de la Grèce se disputeraient vainement la gloire de le captiver. Vous avouez donc , dit Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé pour moi? Pour vous! s'écria le philosophe; ah! mon cher enfant, qui vous a mis dans la tête cette prétention ridicule ? Personne n'aime que pour soi. L'amitié, ce sentiment si pur, ne fonde elle-même ses préférences que sur l'intérêt personnel ; et si» vous exigez qu'elle soit désintéressée, vous pouvez commencer par renoncer à la mienne. J'admire, poursuivit -il; comme l'amourpropre est sot dans ceux -mêmes qui ont le plus d'esprit' Je voudrais bien savoir quel est ce moi

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que vous voiiU/, (jiroii aiino en \oiis? La naissance, la loi lune el la gloire, la jennesse , les talents cl la i)canlc ne sonl (jue des accidenls. Rien de lont cela n'esl \()ns,et c est tont cela qui vous rend aimable. Le tnoi (jui réunit ces agréments n'est en vous que le canevas de la tapisserie ; la broderie en lail le j)rix. J ii aimant en vous tous ces dons, on les conlond avec vousmême. Ne vous engagez pas, croyez -moi, dans des distinctions qu'on ne fait point, et prenez, comme on vous le donne, le résultat de ce mélange : c'est une moiuiaie dont l'alliage fait la consistance, el qui perd de sa valeur au creuset. Au surplus, il en est de l'amour et de l'amitié comme de tous les mouvements de l'aine : ce n'est jamais que son bien qu'elle clierche; et si du votre elle fait le sien, vous devez être fort content d'elle.

,^Oui , mon enfant, chacun fait tout pour soi; et si jamais vous vous dévouez pour la patrie, ce qui pourrait bien vous arriver, vous le ferez pour -votre plaisir. IX'exigez donc pas que l'amour soit plus généreux que l'héroïsme, et trouvez bon qu'une femme ne fasse pour vous que ce qu'il

f lui plaît. Je ne suis pas fâché que votre délicatesse vous ait détaché de la prude et*de la veuve, ni que la résolution de Piodo|)e et la vanité d'Kri-

I gone vous aient rendu la liberté; mais je regrette

"^ Glicérie , et je vous conseille d'y rctoiîrner. Vous vous moquez, dit Alcibiade : c'est un enfant qui

veut qu'on l'épouse. — Hé bien, vous l'épouserez. — L'ai -je bien entendu? c'est Socrate qui me conseille le mariage ! — Pourquoi non ? Si votre femme est sage et raisonnable , vous serez un homme heureux ; si elle est méchante ou coquette, vous deviendrez un philosophe : vous ne pouvez jamais qu'y gagner.

Coules Moraux, /■

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