‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 5 sur 46 · SOLIMAN IL · texte numérisé non relu

SOLIMAN IL

L>i'est un pLilsir de voir les graves historiens se creuser la tète pour trouver de grandes causes aux grands événemenis. Le valet-de-chambre de Sylla aurait peut-être bien ri d'entendre les politiques raisonner sur l'abdication de son maître; mais ce n'est pas de Sylla que je veux parler.

Soliman II épousa son esclave , au mépris des lois des sultans. On se peint d'abord cette esclave comme une beauté accomplie , avec une ame élevée , un génie rare , une politique profonde. Rien de tout cela : voici le fait.

Soliman s'ennuyait au milieu de sa gloire : les plaisirs variés, mais faciles du sérail lui étaient devenus insipides. Je suis las, dit-il un jour, de ne voir ici que des machines caressantes : ces esclaves me font pitié ; leur molle docilité n'a rien de piquant, rien de flatteur. C'est à des cœurs nourris dans le sein de la liberté qu'il serait doux de faire aimer l'esclavage.

Les fantaisies d'un sultan sont des lois pour ses ministres. On promit des sommes considérables à qui amènerait au sérail des esclaves européennes. Il en vint trois en peu de temps,

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qui , pareilles aux trois Grâces , semblaient avoir partagé entre elles tous les charmes de la beauté.

Des traits nobles et modestes , des yeux tendres et languissants, un esprit ingénu et une ame sensible distinguaient la touchante Elmire. L'entrée du sérail , Timage de la servitude l'avaient glacée d'un mortel effroi : Soliman la trouva évanouie dans les bras des femmes. Il approche; il la rappelle à la lumière ; il la rassure, avec bonté. Elle lève sur lui de grands yeux bleus mouillés de larmes : il lui tend la main, il la soutient luimême ; elle le suit d'un pas chancelant. Les esclaves se retirent ; et dès qu'il est seul avec elle : Ce n'est pas de l'effroi, lui dit-il, belle Elmire, que je prétends vous inspirer. Oubliez que vous avez un maître; ne voyez en moi c[u'un amant. Le nom d'amant ne m'est pas moins inconnu que celui de maître , lui dit-elle, et l'un et Fautre me font trembler. On m'a dit, et j'en frémis encore, que j'étais destinée à vos plaisirs. Hélas! eh! quels plaisirs peut -on avoir à tyranniser la faiblesse et l'innocence! Croyez -moi, je ne suis point capable des complaisances de la servitude ; et le seul plaisir qu'il vous soit permis de goûter avec moi, est celui d'être généreux. Rendez-moi à mes parents et à ma patrie ; et , en respectant ma vertu, ma jeunesse et mes malheurs, méritez ma reconnaissance, mon estime et mes regrets. Ce discours d'une esclave était nouveau pour

Soliman : sa giandc amc en fut émue. Non, lui dit-il, ma iluic eiilaiil, jo ne veux rien devoir à la \i()lenee. A ous m\iuliaiite/ : je li'iais mon bonheur de vous aimer et de nous plaire; mais je i^rélère le tourment de ne vous voir jamais à celui de vous voii' uiallieiu^euse. (lej^endaul , avant que de ^()us rendre la hberlé, peruiettez-moi d'essayer du moins s'il ne me serait pas possible de dissi|)er l'eflroi f|ue vous cause le nom d'esclave. Je ne \ous demande qu'un ujois d'épreuve; après quoi , si mon amour ne peut vous touclier, je ne me vengerai de votre ingratitude qu'en vous livrant à rinec^nstanee et à la perfidie des hommes. Ah! seigneur, s'écria Elmire avec un saisissement mêlé de joie, que les préjugés de ma patrie sont injustes, et que vos vertus y sont peu connues! Soyez tel que je vous vois, et je cesse de compter ce jour au nombre des jours malheureux.

Quelques moments après, elle vit entrer des esclaves portant des corbeilles remplies d'étoffes et de bijoux précieux. Choisissez, lui dit le sultan; ce sont des vêtements, non des parures qu'on vous présente : rien ne saurait vous embellir. Décidez-moi, lui dit Elmire, en parcourant des yeux ces corbeilles. Ne me consultez pas, répliqua le sultan : je hais sans distinction tout ce qui peut me dérober vos charmes. Elmire rougit, et le sultan s'aperçut qu'elle préférait les couleurs les plus favorables au caractère de sa beauté. Il en

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conçut une douce espérance. Le soin de s'embellir est presque le désir de plaire.

Le mois d'épreuve se passa en galanteries timides de la part du sultan; et du coté d'Elmire, en complaisances et en attentions délicates. Sa confiance pour lui augmentait chaque jour sans qu'elle s'en aperçût. D'abord il ne lui fut permis de la voir qu'après la toilette, et jusqu'au déshabillé ; bientôt il fut admis au déshabillé et à la toilette : c'était là que se formait le plan des amusements du jour et du lendemain. Ce que l'un proposait était précisément ce qu'allait proposer l'autre. Leurs disputes ne roulaient que sur des larcins d'idées. Elmire, dans ces disputes, ne s'apercevait pas des petites négligences qui échappaient à sa pudeur. Un peignoir dérangé, une jarretière mise imprudemment, ménageaient au sultan des plaisirs dont il n'avait garde de rien témoigner. Il savait , et c'était beaucoup savoir pour un sultan , qu'il y a de la maladresse à avertir la pudeur des dangers où elle s'expose; qu'elle n'est jamais plus farouche que lorsqu'elle est alarmée , et que , pour la vaincre , il faut l'apprivoiser. Cependant plus il découvrait de charmes dans Elmire, plus il sentait redoubler ses craintes à l'approche du jour qui pouvait les lui enlever.

Ce terme fatal arrive. Soliman fait préparer des caisses remplies d'étoffes , de pierreries et de parfums. Il se rend chez Elmire , suivi de ces pré-

senJs. c'est dcniain, lui dit-il, que je vous ai promis de vous iciulre Ja liberté, si vous la le^jeltez encore. Je viens m'acquitter de ma parole, el vous dire adieu pour jamais. Quoi, dit Elmire tremblante, c'est demain! je l'avais oublié. C'est demain, reprit le sultan, que, livré à mon désespoir, je vais être le plus malheureux des hommes. — Vous êtes donc bien cruel à vous-même de m'en avoir fait souvenir? — îlélas ! il ne lient qu'à vous, Elmire, que je l'oublie pour toujours. Je vous avoue, lui dit -elle, que votre douleur me touche, que vos procédés m'ont intéressée à votre bonheur, et que si, pour vous marquer ma reconnaissance, il ne fallait que prolonger de quelque temps mon esclavage.... — Non, madame; je ne suis que trop accoutumé au bonheur de vous posséder. Je sens que plus je vous aurais connue, plus il me serait affreux de vous perdre : ce sacrifice me coûtera la vie; mais je ne le rendrais que plus douloureux en le différant. Puisse votre .patrie en être digne ! puissent les mortels à qui vous allez plaire, vous mériter mieux que moi! Je ne vous demande qu'une grâce , c'est de vouloir bien accepter ces présents, comme de faibles gages de l'amour le plus pur et le plus tendre que vous-même, oui, que vous-même soyez capable d'inspirer. Non , lui dit-elle d'une voix presque éteinte, je n'accepte point ces présents. Je pars; vous le voulez! mais je n'emporterai de vous que votre image. Soliman, levant les yeux sur

Elmire, rencontra les sien^ mouillés de larmes. Adieu donc, Elmire. — Adieu, Soliman. Ils se dirent tant et de si tendres adieux , qu'ils finirent par se jurer de ne se séparer de la vie.

Les avenues du bonheur, où il n'avait fait que passer rapidement avec ses esclaves d'Asie, lui avaient paru si délicieuses avec Elmire , qu'il avait trouvé un charme inexprimable à les parcourir pas à pas. ]\Iais arrivé au bonheur même, ses plaisirs eurent dès-lors le défaut qu'ils avaient eu; ils devinrent trop faciles, et bientôt après languissants. Leurs jours, si remplis jusqu'alors, commencèrent à avoir des vides. Dans l'un de ces moments où la seule complaisance retenait Soliman auprès d'Elmire : Voulez-vous, lui dit-il, que nous entendions une esclave de votre patrie dont on m'a vanté la voix? Elmire, à cette proposition, sentit bien qu'elle était perdue ; mais contraindre un amant qui s'ennuie, c'est l'ennuyer encore plus. Je veux, lui dit -elle, tout ce qu'il vous plaira ; et l'on fit venir l'esclave.

Délia (c'était le nom de la musicienne) avait la taille d'une déesse. Ses cheveux effaçaient le noir de l'ébène , et sa peau , la blancheur de Tivoire. Deux sourcils hardiment dessinés couronnaient ses yeux étincelants. Dès qu'elle vint à préluder, ses lèvres, du plus beau vermeil, laissèrent voir deux rangs de perles enchâssés dans le corail. D'abord elle chanta les victoires de Soliman; et le héros sentit élever son ame au souvenir de ses

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tri(^nn)liof:. Son orgueil , encore plus que son c;onJ , applaudissait aux accents de cette voix éclatante, qui reniplissîiit la salle de son volume harmonieux.

Délia changea de mode pour chanter la vokipté. Alors elle prit le théorhe, instrument favorable au développement d'ini bras arrondi et aux mouvements (rune main délicate et légère. Sa voix, plus flexible et plus tendre, ne fit plus entendre que des sons touchants. Ses modulations, liées par des nuances insensibles, exprimaient le délire d'une amc enivrée de plaisir, ou épuisée de sentiments. Ses sons, tantôt expirant sur ses lèvres, tantôt enflés et battus rapidement, rendaient tour-à-tour les soupirs de la pudeur et la véhémence du désir; et ses yeux, encore plus que sa voix, animaient ces vives peintures.

Soliman , hors de lui - même , la dévorait de l'oreille et des yeux. Non, disait-il, jamais une si belle bouche n'a formé de si beaux sons. Que celle qui chante si bien le plaisir, doit l'inspirer et le goûter avec délices ! Quel charme de respirer cette haleine harmonieuse, et de recueillir au passage ces sons animés par l'amour! Le sultan , égaré dans ces réflexions, ne s'apercevait pas qu'il battait la mesure sur le genou de la tremblante Elmire. Le cœur serré de jalousie , elle respirait à peine. Quelle est heureuse, disait -elle tout bas à Soliman , d'avoir une voix si docile ! Hélas ! ce devrait être l'organe de mon cœur ! tout ce qu'elle

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exprime , vous me l'avez fait éprouver. Ainsi parlait Elmire ; mais Soliman ne Técoutait pas.

Délia changea de ton une seconde fois, pour célébrer Tinconstance. Tout ce que la mobile variété de la nature a d'intéressant et d'aimable fut retracé dans ses chants. On croyait voir le papillon voltiger sur les roses , et les zéphirs s'égarer parmi les fleurs. Ecoutez la tourterelle, disait Délia ; elle est fidèle , mais elle est triste. Voyez ^ la fauvette volage ; le plaisir agite ses ailes , sa brillante voix n'éclate que pour rendre grâce à l'amour. L'onde ne se glace que dans le repos ; un cœur ne languit que dans la constance. Il n'est qu'un mortel sur la terre , qu'il soit possible d'aimer toujours : qu'il change, C[u'il jouisse de l'avantage de rendre mille cœurs heureux, tous le préviennent ou le suivent. On l'adore dans ses bras; on l'aime encore dans les bras d'un autre. Qu'il se rende ou qu'il se dérobe à nos désirs , il trouvera par-tout l'amour, par- tout il le laissera suises traces.

Elmire ne put dissimuler plus long-temps son dépit et sa douleur. Elle se lève et se retire : le sultan ne la rappelle point ; et tandis qu'elle va se noyer dans ses larmes, en répétant mille fois: Ah ! l'ingrat ! ah ! le perfide ! Soliman , charmé de sa divine cantatrice, va réaliser avec elle quelques-uns des tableaux qu'elle lui a peints si vivement. Dès le lendemain matin, la malheureuse Elmire lui écrivit un billet plein d'amertume et

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(lo londrossc, où elle lui rappelait la parole qu'iJ lui avait douiiée. Cela est juste, dit le sullau ; qu'on la remoie dans sa pahie, comblée de mes liieulails. Cette euFaul-là m'aimait de bonne foi, et j'ai des torts avec elle.

Les premiers moments de son amour pour Délia ne furent qu'une ivresse; mais dès qu'il eut le temps de la réflexion, il s'aperçut qu'elle était plus pétulaulc que sensible, j:>his avide de plaisir que llallée d'en donner, en un mot, plus clique que lui d'avoii- un sérail sous ses lois. Pour nourrir son illusion, il invitait quelquefois Délia à lui fiiire entendre cette voix qui l'avait enchanté; mais cette voix n'était plus la même. L'impression s'en affaiblissait chaque jour par l'habitude ; et ce n'était plus qu'une émotion légère, lorsqu'une circonstance imprévue la dissipa pour jamais.

Le principal ministre du sérail vint déclarer au sultan qu'il n'était plus possible de contenir l'indocile vivacité d'une de ses esclaves d'Europe ; qu'elle se moquait des défenses et des menaces, et qu'elle ne lui répondait que par de sanglantes fàilleries et des éclats de rire immodérés. Soliman , qui était trop grand homme pour traiter en affaire d'état la police de ses plaisirs, fut curieux de voir cette jeune évaporée. Il se rendit chez elle, suivi de l'eunuque. Dès quelle vit paraître Soliman : Grâces au ciel, dit-elle, voici une iigure humaine î Vous êtes, sans doute, le sublime

sultan dont j'ai Thonneiir d'être esclave ? Faitesmoi le plaisir de chasser ce vieux coquin qui me choque la vue. Le sultan eut bien de la peine à ne pas rire de ce début. l\oxelane, lui dit-il (c'est ainsi qu'on l'avait nommée), respectez, s'il vous plaît, le ministre de mes volontés. Les moeurs du sérail ne vous sont point connues. En attendant qu'on vous en instruise , modérez-vous , et obéissez. Le compliment est honnête, dit Roxelanc. Obéissez! est-ce là de la galanterie turque? Vous m'avez l'air d'être bien aimé, si c'est sur ce tonlà que vous débutez avec les femmes! Respectez le jninistre de mes volontés! Vous avez donc des volontés ? et quelles volontés , juste ciel ! si elles ressemblent à leur ministre! Un vieux monstre amphibie qui nous tient enfermées comme dans un bercail, et qui rôde à l'entour avec des yeux terribles , sans cesse prêt à nous dévorer ! Voilà le confident de vos plaisirs et le gardien de notre sagesse ! Il faut lui rendre justice, si vous le payez pour vous faire haïr, il ne vole pas ses gages. Nous ne pouvons faire un pas qu'il ne gronde. Il nous défend jusqu'à la promenade et aux visites mutuelles : bientôt il va nous peser l'air et nous mesurer la lumière. Si vous l'aviez vu frémir hier au soir, pour m'avoir trouvée dans ces jardins solitaires ! Est-ce vous qui lui ordonnez de nous en interdire l'entrée ? Avez -vous peur qu'il ne pleuve des hommes ? Et quand il en tomberait

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quolcjucs-uns des mics, le gniiid mal ! le ciel nous devrait ce miracle.

Tandis (|ue fîoxelane |)arlail ainsi, le sultan examinait aNcc surprise le leu de ses regards et le jeu de sa physionomie. Par Mahomet! disait-il en lui-même, \o\\h le ])lus joli minois qui soit dans toute IVsk. ()m n Cn lait de semhlahles (|u\'n Europe. Roxelane n'avait rien de beau, liea de régulier dans les traits; mais leur ensemble avait cette singularité piquante (jui touche plus que la beauté. Uir regard parlant , une bouche fraîclie et tapissée de roses, tin fin sourire, un nez en l'air, une taille leste et bien prise ; tout cela donnait à son étourderie ini charme qui déconcertait la gravité de Soliman. Mais les grands, dans ces situations, ont la ressource du silence; et Soliman, ne sachant que lui répondre, prit le parti de se retirer, en cacliant son embarras sous un air de majesté.

I/eunuque lui demanda ce qu'il ordomiait de cette esclave audacieuse. C'est un enfant, répondit le sultan ; il faut lui passer quelque chose.

L'air, le ton , la figure , le caractère de Roxelane avaient excité dans lame de Soliman un trouble et une émotion que le sommeil ne put dissiper. A son réveil , il fit venir le chef des eunuques. Il me semble , lui dit-il , que tu es assez mal auprès de Roxelane; pour faire ta paix, va lui annoncer que j'irai j^rendre du thé avec elle. A l'arrivée du

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