LES MARIAGES SAMNITES
si leur choix n'était pas le même, de le déclarer à haute voix. Aux noms d'Éliane et de Céphalide, tout retentit d'applaudissements. Androgée et Télespon , le brave Eumène , père de Céphalide , celui de Parménon, appelé Mêlante, se félicitaient Tun Tautre avec cet attendrissement qui se mêle à la joie des vieillards. Mes amis, dit Télespon, nous avons là de braves enfants; avec quel zèle ils en vont faire d'autres ! Quand j'y pense, je crois être encore à la Oeur de mon âge. Faiblesse paternelle à part, le jour des mariages est ma fête à moi ; il me semble que c'est moi qui épouse toutes les filles de la république. En parlant ainsi, le bon homme sautait d'allégresse; et comme il était veuf, on lui conseillait de se remettre sur les rangs. Ne plaisantez pas, disaitil; si tous les jours j'étais aussi jeune, je pourrais bien encore faire parler de moi.
On se rendit au temple pour consacrer au pied des autels la cérémonie des mariages. Parménon et Agatis furent conduits chez eux en triomphe; et l'on ordonna un sacrifice solennel pour rendre grâces aux dieux d'avoir donné à la république deux si vertueux citoyens.
LVURETTE.
V^'était le jour de la fêle du village de Coulauge. Le marquis de Clancé, dont le château n'était pas loin de là, était venu, avec sa compagnie, voir ce spectacle champêtre, et se mêler aux danses des villageois, comme il arrive assez souvent à ceux que l'ennui chasse du sein du luxe, et qui sont ramenés, en dépit d'eux-mêmes, à des })laisirs simples et purs.
Parmi les jeunes paysannes qu'animait la joie et qui dansaient sous l'ormeau, qui n'eût pas distingué Laurette à l'élégance de sa taille, à la régularité de ses traits, à cette grâce naturelle qui est plus touchante que la beauté? On ne vit qti'elle dans la fête. Des femmes de qualité, qui se piquaient d'être jolies, ne laissèrent pas d'avouer qu'elles n'avaient rien vu de si ravissant. On la fit approcher; on l'examina, comme un peintre examine un modèle. Levez les yeux, petite, lui disaient ces dames. Quelle vivacité! quelle douceur! quelle volupté dans ses regards! Si elle savait ce qu'ils expriment ! Quel ravage une coquette habile ferait avec ces yeux-là ! Et cette bouche? y a-t-il rien de plus frais? Comme ses
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LaiiroUe, qui dans son village n'avail jamais excité que l'envie, fut un peu surj)iise (riiis[)irer la pitié. Comme son père lui radiait avec soin ce qui aurait pu lui causer des regrets, il ne lui était jamais venu dans la pensée qu'elle fut à plaindre; mais en jetant les yeux sur la parure de ces femmes, elle vit bien qu'elles avaient raison. Quelle différence de leurs vêtements aux siens! quelle fraîcheur et quel éclat dans l'étoffe soyeuse et légère qui flottait à longs plis autour d'elles! que de délicatesse dans leur chaussure! avec quelle grâce et quelle élégance leurs cheveux étaient arrangés! quel nouveau lustre ce beau linge, ces rubans, ces dentelles donnaient à des charmes à demi-voilés! A la vérité, ces femmes n'avaient pas l'air vif d'une santé brillante ; mais Laurette pouvait-elle croire que le luxe qui l'éblouissait fût la cause de cette langueur cpie le rouge même ne pouvait déguiser? Comme elle rêvait à tout cela, le comte de Luzy s'approche, et l'invite à danser avec lui. Il était jeune, leste, bien fait et trop séduisant pour Laurette.
Quoiqu'elle n'eût pas le goût bien délicat en fait de danse, elle ne laissa pas de remarquer, dans la noblesse, la précision et la légèreté des mouvements du comte, un agrément que n'avaient pas les sauts des jeunes villageois. Elle s'était quelquefois senti presser la main, mais jamais par une main si douce. Le comte, en dan-
sant, la suivait des yeux; Laurette trouva que ses regards donnaieut de la vie et de l'anie à sa danse; et soit qu'elle voulwt, par émulation, donner le même aii[rcnient à la sienne, soit que la première étincelle de l'amour se communiquât de son cœur à ses yeux, ils répondirent à ceux du comte par l'expression la plus naïve de la joie et du sentiment.
La danse finie, Laurette alla s'asseoir au pied de l'ormeau, et le comte aux genoux de Laurette. Ne nous quittons plus, lui dit-il, ma belle enfant; je ne veux danser qu'avec vous. C'est bien de l'honneur à moi, lui dit-elle; mais cela fâcherait mes compagnes, et dans ce village on est jaloux. — On doit l'être sans doute de vous voir si jolie, et à la ville on le serait de même; c'est un malheiu' qui vous suivra par- tout. Ah ! Laurette, si dans Paris, au milieu de ces femmes si vaines d'une beauté qui n'est qu'artifice , on vous voyait tout-à-coup paraître avec ces charmes si naturels dont vous ne vous doutez pas!.. — Moi, monsieur, à Paris! hélas! et qu'y ferais-je? — Les délices de tous les yeux, la conquête de tous les cœurs. Écoutez, Laurette, nous n'avons pas ici la liberté de causer ensemble; mais, en deux mots, il ne tient qu'à vous d avoir, au lieu d'une cabane obscure et d'une vigne à cultiver, il ne tient qu'à vous d'avoir à Paris un petit palais brillant d'or et de soie, une table servie selon vos désirs, les meubles les plus voluptueux, le
Contes Morait.v. I. -^
plus élégant éqiii[)age, des robes de Umtes les saisons, de toutes les couleurs, enfin tout ce qui fait raoréiiicnt d'une ifie aisée, tranquille, délicieuse, sans autre soin que de jouir et de m'aimer connne je vous aime. V ous y penserez à loisir. Dimanche l'on danse au château ; toute la jeunesse du village y est invitée. Vous y serez, belle Laurette; et là, vous me direz si mon amour vous touche, si vous acceptez mes bicnfoits. Je ne vous demande aujourd'hui que le secret, mais le secret le plus inviolable. Gardez-le bien: s'il vous échappait , tout le bonheur qui vous attend s'évanouirait comme un songe.
Laurette, en effet, crut avoir rêvé. Le sort brillant qu'on lui avait peint était si éloigné de l'humble état où elle était réduite , qu'un passage si facile et si prompt de l'iui à l'autre n'était pas concevable. Le beau jeune homme qui lui avait fait ces offres n'avait pourtant pas l'air d'im trompeur. Il lui avait parlé si sérieusement ! elle avait vu tant de bonne foi dans ses yeux et dans son langage !
Je me serais bien aperçue, disait-elle, s'il eût voulu se moquer de moi. Cependant, pourquoi ce mystère qu'il m'a tant recommandé? En me rendant heureuse, il veut que je l'aime; rien n'est plus juste : mais sans doute il consent que mon père partage avec moi ses bienfaits; pourquoi donc nous cacher de mon père? Si Laurette avait eu l'idée de la séduction et du vice, elle eut com-
pris facilement pourquoi Luzy demandait le secret ; mais la sagesse qu'on lui avait inspirée se bornait à se refuser aux brusques libertés des garçons du village; et dans l'air honnête et respectueux du comte , elle ne voyait rien dont elle dût se défier et se garantir.
Tout occupée de ces réflexions, la tête remplie de l'image du luxe et de l'abondance, elle retourne à son humble demeure ; tout semblait y avoir changé. Laurette, pour la première fois, fut humiliée d'habiter sous le chaume. Ces meubles simples, que le besoin lui rendait précieux, s'avilirent; les soins domestiques, dont elle était chargée , commencèrent à la rebuter ; elle ne trouva plus la même saveur à ce pain que la sueur arrose ; et sur cette paille fraîche où elle dormait si bien, elle soupira pour des lambris dorés, et pour un lit voluptueux et riche.
Ce fut bien pis le lendemain, quand il fallut retourner au travail , et aller, sur un coteau brûlant, soutenir la chaleur du jour. A Paris, disaitelle, je ne m'éveillerais que pour jouir tranquillement, sans autre soin que d'aimer et de plaire. Monsieur le comte me l'a bien dit. Qu'il est aimable monsieur le comte! De toutes celles du village, il n'a vu que moi; il a même quitté les dames du château pour ne s'occuper que d'une paysanne. Il n'est pas fier celui-là; et cependant il a bien de quoi l'être! Il semblait que je lui faisais grâce, en le préférant à des gens de village.
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il m'en remerciait avec des yeux si tendres! cfun air si humble et si toucliaut? Et dans son langagc quelle aimable douceur! Quand il aurait parlé à la dame du lieu, il n'aurait pas été plus honnête. Heureusement j'étais assez bien mise; mais aujourd'hui, s'il me voyait! quel vêtement! quel état que le mien!
Le dégoût de sa situation ne fit que redoubler, pendant trois jours de fatigue et d'ennui qu'elle eut encore à soutenir avant de revoir le comte.
Le moment qu'ils attendaient tous deux avec impatience arrive. Toute la jeunesse du village est assemblée au château voisin; et dans une salle de tilleuls, bientôt le sondes instruments donne le signal de la danse. Laurette s'avance avec ses compagnes, non plus de cet air délibéré qu'elle avait à la fête du village, mais d'un air modeste et craintif Ce fut pour Luzy une beauté nouvelle, vme grâce timide et décente, au lieu d'une nymphe vive et légère. Il la salua avec distinction, mais sans aucun signe d'intelligence. Il s'abstint même de l'approcher, et attendit, pour danser avec elle, cpi'un autre lui donnât l'exemple. Ce fut le chevalier de Soligny, qui, depuis la fête du village, n'avait cessé de parler de Laurette avec une espèce de ravissement. Luzy crut voir en lui un rival, et le suivit des yeux avec inquiétude; mais Laurette n'eut pas besoin , pour le tranquilliser, de s'apercevoir de sa jalousie. En dansant avec Soligny, soti regard fut vague, son air in-
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différent, son maintien froid et négligé. Vint le tour de Luzy de danser avec elle; et il crut voir, en la saluant, toutes les grâces s'animer, tous les charmes éclore sur son visage. Le précieux coloris de la pudeur s'y répandit; un sourire furtif et presque imperceptible remua ses lèvres de rose , et la faveur d'un regard touchant le ravit de joie et d'amour. Son premier mouvement, s'ils étaient seuls, serait de tomber aux genoux de Laurette, de lui rendre grâce , et de l'adorer ; mais il commande à ses yeux mêmes de retenir le feu de leurs regards; sa main seule, en pressant la main de celle que son cœur appelle son amante, lui exprime, en tremblant, ses transports.
Belle Laurette, lui dit -il après la danse, éloignez-vous un peu de vos compagnes; je suis impatient de savoir ce que vous avez résolu. — De ne pas faire *un pas sans l'aveu de mon père, et de suivre en tout ses avis. Si vous me faites du bien, je veux qu'il le partage; si je vous suis, je veux qu'il y consente. — Ah ! gardez-vous de le consulter; c'est lui sur-tout que je dois craindre. Il y a parmi vous, pour s'aimer et s'unir, des formalités que mon nom, mon état me défendent de suivre. Votre père voudrait m'y assujétir ; il exigerait de moi l'impossible; et sur mon refus, il m'accuserait d'avoir voulu vous abuser. Il ne sait pas combien je vous aime; mais vous, Laurette, me croyez -vous -capable de vouloir vous nuire? — Hélas! non; je vous crois h\ bonté
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même. Vous seriez bien trompeur, si vous étiez inécUant. — Osez doue vous fier à moi. — Ce n'est pas que je m'en défie; mais je ne puis nie caeher de mon père : je lui appartiens, je dépends de lui. Si ce cpie vous me proposez me convient, il y consentira. — Il n'y consentira jamais. Vous m'aurez perdu, vous en serez fâchée : hélas! il ne sera plus temps; et pour toute la vie vous serez condamnée à ces vils travaux rpie vous aimez sans doute, puisque vous n'osez les quitter. Ah! Laurette, ces mains délicates sont-elles faites pour cultiver la terre? Faut -il que le haie dévore les couleurs de ce joli teint? Vous, le charme de la nature , toutes les grâces , tous les amours ! vous , Laurette, vous consumer dans une vie obscure et pénible ! finir par être la ménagère de quelque grossier villageois! vieillir peut-être dans l'indigence sans avoir goûté aucun de c^s plaisirs qui devaient vous suivre sans cesse! voilà ce que vous préférez aux délices de l'abondance et du loisir que je vous promets. Et à quoi tient votre résolution? A la peur de causer quelques moments d'inquiétude à votre père? Oui, votre fuite l'affligera; mais après, quelle sera .sa joie, en vous voyant riche de mes bienfaits, dont il sera comblé lui-même! Quelle douce violence ne lui ferezvous pas, en l'obligeant à quitter sa cabane et à se donner du repos! car dès-lors je n'ai plus ses refus à craindre : mon bonheur, le vôtre et le sien seront assurés pour jamais.
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Laurette eut bien de la peine à résister à la séduction , mais enfin elle y résista ; et sans le fatal incident qui la rejeta dans le piège, le seul instinct de l'innocence aurait suffi pour l'en garantir.
Dans un orage qui fondit autour du village de Coulange, le plus terrible fléau des campagnes, la grêle anéantit l'espoir des vendanges et des moissons. La désolation fut générale. Pendant l'orage, mille cris douloureux se mêlaient au bruit des vents et du tonnerre ; mais quand le ravage fut consommé, et qu'une clarté plus affreuse que les ténèbres qui l'avaient précédée fit voir les rameaux de la vigne dépouillés et rompus, les épis pendants sur leur tige brisée , les fruits des arbres abattus ou meurtris, ce ne fut par- tout, dans la campagne désolée , qu'un vaste et lugubre silence ; les chemins étaient couverts d'une foule de malheureux, pâles, consternés, immobiles, qui, d'un œil morne contemplant leur ruine, pleuraient la perle de l'année, et ne voyaient dans l'avenir que l'abandon, la misère et la mort. Sur le seuil des cabanes , les mères éplorées pressaient contre leur sein leurs tendres nourrissons, et leur disaient, les yeux en larmes : Qui vous allaitera, si nous manquons de pain?
A la vue de cette calamité, la première idée qui vint à Luzy , fut celle de la douleur où Laurette et son père devaient être plongés. Impatient de volera leur secours, il cacha ce tendre intérêt sous le voile d'une pitié commune à cette
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foule (le inallicurcux. Allons an village, cli(-il à sa compagnie; portons-y la consolalion. Il en contera peu de chose à chacun de nous pour sauver vingt familles du désespoir où ce désastre les a réduites. Nous avons partagé leur joie ; allons partager leur douleur.
Ces mots firent leur impression sur les cœurs, déjà énuis par la pitié. Le marquis de Clancé donna l'exemple. 11 se présenta à ses paysans , leur offrit des secours, leur promit des soulagements , et leur rendit l'espoir et le courage. Tandis que des larmes de reconnaissance coulaient autour de lui, sa compagnie, hommes et femmes, se répandaient dans le village, entraient dans les chaumières , y répandaient leurs dons , et goûtaient le plaisir sensible et rare de se voir adorer par un peuple attendri. Cependant Luzy courait en insensé , cherchant la demeure de Laurette. On la lui indique ; il y vole, et voit sur la porte un villageois assis , la tête penchée sur ses genoux , et se couvrant le visage de ses deux mains, comme s'il eût craint de revoir la lumière. C'était le père de Laurette. Mon ami, lui dit le comte, je vous vois consterné; mais ne vous désespérez pas : le Ciel est juste; et parmi les hommes, il y a des coeurs compatissants. Eh ! monsieur , lui répondit le villageois , en soulevant .sa tête, est-ce à un homme qui a servi vingt ans sa patrie, qui s'est retiré couvert de blessures , et qui depuis n'a cessé de travailler sans relâche , est-ce à lui de tendre la main ? La
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(erre , arrosée de ma sueur , ne devail-ellc pas me donner de quoi vivre ? finirai-je par mendier mon pain ? Une ame si fière et si noble , dans un homme obscur, étonna le comte. Vous avez donc servi? lui demanda-il. — Oui, monsieur. J'ai pris les armes sous Berwick , j'ai fait les campagnes de jMaurice. Mon père, avant qu'un procès funeste l'eut dépouillé de son bien , avait de quoi me soutenir dans le grade où j'étais parvenu. Mais en même-temps que je fus réformé, il fut ruiné sans ressource. Nous vînmes ici nous cacher; et des débris de notre fortune, nous acquîmes un petit fonds que je cultivai de mes mains. Notre premier état n'était pas connu ; et celui-ci , où je semblais né , ne me faisait aucune honte. Je nourrissais , je consolais mon père. Je me mariai; ce fut là mon malheur; et c'est aujourd'hui que je le sens. — Votre père n'est plus ?
— Hélas! non. — Votre femme ? — Elle est trop heureuse de n'avoir pas vu ce funeste jour.
— Étes-vous chargé de famille ? — ^ Je n'ai qu'une
fille, et l'infortunée N'entendez-vous pas ses
sanglots? Elle se cache et se tient loin de moi , pour ne pas me déchirer l'ame. Luzy eût voulu se précipiter dans la cabane où gémissait Laurette ; mais il se retint, de peur de se trahir.
Tenez, dit- il au père en lui donnant sa bourse , ce secours est bien peu de chose ; mais au besoin, souvenez -vous du comte de Euzy. C'est à Paris que je fais ma demeure. En disant ces mots.
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il s^'loigiia, sans donner au pcrc de T.anrcllo \c temps (le le remercier.
Quel lui réloiuiemeul du bon homme Bazile, en trouvant dans la bourse une somme si considérable ! cinquante louis ! plus que le triple du revenu de son petit coteau! Viens, ma fille, s'écria-t-il, regarde celui qui s'éloigne; ce n'est pas un homme, c'est un ange du Ciel. Mais que vais-je croire ? il n'est pas possible qu'il ait voulu me donner tout cela. Va, I.aurette, coings aj)rès lui, et fais-lui voir qu'il s'est trompé. Laureltc vole sur les pas de Luzy; et l'ayant atteint, Mon père, lui dit-elle, ne peut croire que vous ayez voulu nous faire ce don -là. Il m'envoie pour vous le rendre. — Ah! Laurette, tout ce que j'ai n'est-il pas à vous et à votre père ? puis-je trop le payer de vous avoir foit naître? Reportez- lui ce faible don ; ce n'est qu'un essai de ma bienveillance; mais cachez-lui en bien le motif; diteslui seulement que je suis trop heureux d'obliger un homme de bien. Laurette voulut lui rendre grâce. Demain, lui dit-il, au point du jour, en passant au bout du village, je recevrai, si vous voulez, vos remercîments avec vos adieux. — Quoi! c'est demain que vous vous en allez ! — Oui , je m'en vais , le plus amoureux et le plus hialheureux
des hommes. — Au point du jour c'est à-peu-
près l'heure où mon père et moi nous allons au travail. — Ensemble ? — Non , il y va le premier : c'est moi qui ai le soin du ménage, et cela me
retarde un peu. — Et passez-vous sur mon chemin ? — Je le traverse au-dessus du village ; mais fallût -il me détourner, c'est bien le moins que je vous doive pour tant de marques d'amitié. — Adieu donc, Laurette, à demain. Que je vous voie, ne fût-ce qu'un instant; ce plaisir sera le dernier de ma vie.
Bazile, au retour de Laurette, ne douta plus des bienfaits de Luzy. A! le bon jeune homme! ah ! l'excellent coeiir! s'écriait -il à chaque instant. Ne négligeons pourtant pas, ma fille, ce que la grêle nous a laissé. Moins il y en a , plus il faut prendre soin de mener à bien ce qui reste.
Laurette était si touchée des bontés du comte , si affligée de faire son malheur, qu'elle pleura toute la nuit. Ah! sans mon père, disait-elle, quel plaisir j'aurais eu à le suivre ! Le lendemain elle ne mit pas son habit des fêtes; mais, dans l'extrême simplicité de son vêtement , elle ne laissa pas de mêler un peu de la coquetterie naturelle à son âge. Je ne le verrai plus ; qu'importe que je sois plus ou moins jolie à ses yeux ? Pour un moment , ce n'est pas la peine. En disant ces mots, elle ajustait son bavolet et sa collerette. Elle imagina de lui porter des fruits dans la corbeille de son déjeûner. Il ne les méprisera pas , disaitelle ; je lui dirai que je les ai cueillis ; et en arrangeant ces fruits sur un lit de pampre, elle les arrosait de larmes. Son père était déjà parti ; et à la blancheur de l'aube du jour, se mêlait déjà
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celle légère teinte d'or et de pourpre que répand l'aurore, lorsque la pauvre enfant, le eœur tout saisi, arriva seule au bout du village. L'instant d'après elle vit paraître la diligence du comte , et à cette vue elle se troubla. Du plus loin que I.uzy l'aperçut, il s'élança de sa voiture; et venant au devant d'elle avec l'air de la douleur : Je suis pénétré, lui dit-il , belle Laurette , d*la grâce que vous m'accordez. J'ai du moins la consolation (le vous voir sensible à ma peine, et je puis croire que vous êtes fàcliée de m'avoir rendu malheureux. J'en suis désolée , répondit Laurette ; et je donnerais tout le bien que vous nous avez fait, pour ne aous avoir jamais vu. — Et moi, Laurette, je donnerais tout celui que j'ai, pour ne vous quitter de ma vie. — Ilélas ! il me semble qu'il ne tenait qu'à vous : mon père n'avait rien à vous refuser; il vous chérit, il vous révère. — Les pères sont cruels ; ils veulent qu'on s'épouse, et je ne puis vous épouser. N'y pensons plus. Nous allons nous quitter, nous dire un éternel adieu , nous qui jamais , si vous l'aviez voulu, n'aurions cessé de vivre l'un pour l'autre, de nous aimer, de jouir ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune, et de tous ceux que vous a faits l'amour. Ah! vous ne les concevez pas, ces plaisirs qui nous attendaient. Si vous en aviez quelque idée ! si vous saviez à quoi vous renoncez! — Mais, sans le savoir, je le sens. Tenez, depuis que je vous ai vu, tout ce qui
n'est pas vous ne m'est rien. D'abord mon esprit s'occupait des belles choses que vous m'aviez promises; et puis tout cela s'est évanoui; je n'y ai plus pensé ; je n'ai pensé qu'à vous. Ah! si mon père le voulait! — Qu'avez-vous besoin qu'il le veuille ? Attendez-vous son aveu pour m'aimer ? notre bonheur n'est-il pas en nous-mêmes ? L'amour, la bonne foi, Laurette , voilà vos titres et mes garants. En est-il de plus saints , de plus inviolables ? Ah ! croyez -moi, quand le cœur s'est donné , tout est dit , et la main n'a plus qu'à le suivre. Livrez- la moi donc cette main , que je la baise mille fois , que je l'arrose de mes larmes. La voilà, dit -elle en pleurant. Elle est à moi, s'écria-t-il , cette main si chère, elle est à moi, je la tiens de l'amour : pour me l'ôter , il faut m'ôter la vie. Oui, Laurette, je meurs à vos pieds, s'il faut me séparer de vous. Laurette croyait bonnement qu'en cessant de la voir il cesserait de vivre. Hélas! disait -elle, et c'est moi qui serai la cause de ce malheur ! — Oui , cruelle , vous en serez la cause. Vous voulez n\a mort , vous la voulez. — Eh ! mon Dieu , non : je donnerais pour vous ma vie. — Prouvez-le moi , dit-il en lui faisant une espèce de violence, et suivez-moi si vous m'aimez, — Non , dit-elle , je ne le puis , je ne le puis sans l'aveu de mon père. — Eh bien! laissez, laissez-moi donc me livrer à mon désespoir. A ces mots, Laurette, pâle et tremblante, le cœur pénétré de douleur et de crainte , n'osait ni re-
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tenir, ni lâcher la main de Lnzy. Ses yeux, pleins «le larmes, suivaient avec effroi les regards égarés du comte. Daignez, lui dit-elle pour le calmer, daie;nez me plaindre et me voir sans colère. J'espérais vous faire agréer ce témoignage de ma reconnaissance ; mais je n'ose plus vous l'offrir. Quest-ce ? ditil. Des fruits, à moi! Ali ! cruelle, vous m'insultez. C'est du poison que je demande ; et jetant la corbeille avec emportement, il se retirait furieux.
Laurette prit ce mouvement pour de la haine; et son cœur, déjà trop attendri, ne put soutenir cette dernière atteinte. A peine eut-elle la force de s'éloigner de quelques pas, et d'aller tomber de défadlance au pied d'un arbre. Luzy , qui la suivait des yeux, accourt, et la trouve baignée de larmes, le sein suffoqué de sanglots, sans couleur, presque inanimée. Il se désole, il ne pense d'abord cju'à la rappeler à la vie; mais sitôt cpi'il lui voit reprendre ses esprits , il profite de sa faiblesse ; et avant qu'elle soit revenue de son évanouissement, elle est déjà loin du village , dans la diligence du comte , dans les bras de son ravisseur. Où suis-je ? dit-elle en ouvrant les yeux. Ah ! monsieur le comte, est-ce vousPme ramenez-vous au village? Moitié de mon ame , lui dit-il en la pressant contre son sein, j'ai vu le moment où nos adieux nous coûtaient la vie à l'un et à l'autre. Ne mettons plus à cette épreuve deux cœurs tiop faibles potir la soutenir.
Je me donne à toi, ma Laurette; c'est sur tes
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lè\Tcs que je fais le serment de vivre uniquement pour toi. Je ne demande pas mieux, lui dit-elle, que de vivre aussi poiU' vous seul. Mais mon père! laisserai-je mon père ? n'est-ce pas à lui de disposer de moi? — Ton père, ma Laurette, sera comblé de biens; il partagera le bonheur de sa . fille ; nous serons tous deux ses enfjuits. Reposetoi sur ma tendresse du soin de l'adoucir et de le consoler. Viens, laisse-moi recueillir tes larmes, laisse tomber les miennes dans ton sein : ce sont les larmes de la joie, les larmes de la volupté. Le dangereux Luzy mêlait à ce langage tous les charmes de la séduction ; et Laurette n'y était pas insensible. Mais son père, inquiet, affligé , cherchant sa fille , l'appelant à grand cris , la demandant à tout le village, ne la revoyant pas le soir, et se retirant désolé, désespéré de l'avoir perdue ; cette image , présente à son esprit, l'occupait, la troublait sans cesse. Il fallut tromper sa douleur.
Luzy courait avec ses chevaux; les stores de sa voiture étaient baissés, ses gens étaient sûrs et fidèles , et Laurette ne laissait après elle aucun vestige de sa fuite. Il était même essentiel à Luzy de bien cacher son enlèvement; mais il détacha l'un de ses domestiques, qui, d'un village éloigné de la route, fit tenir au curé de Coulange ce billet où Luzy avait déguisé .sa main. « Dites « au père de Laurette qu'il soit tranquille, qu'elle i»; est bien , et que la dame qui l'a prise avec
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« elle, on aura soin coinnic de son enfant. Dans « peu il saura ce qu'elle est devenue. »
Ce billet , qui n'était rien moins que consolant pour le père, suffit pour étourdir la fille sur le malheur de son évasion. L'amour avait pénétré dans son ame , il en ouvrit l'accès au plaisir; et dès-lors les nuages de la douleur se dissipèrent, les pleurs tarirent, le regret s'apaisa; et un oubli passager, mais profond, de tout ce qui n'était pas son amant, lui laissa goûter sans alarmes le coupable bonheur d'être à lui.
L'espèce de délire où elle tomba en arrivant à Paris , acheva d'égarer son ame. Sa maison était un palais de fée ; tout y avait l'air de l'enchantement. Le bain, la toilette, le souper, le repos délicieux que lui laissa l'amour, furent autant de formes variées que prit la volupté pour la séduire par tous les sens. A son réveil , elle croyait encore être abusée par un songe. En se levant , elle se vit entourée de femmes attentives à la servir, et jalouses de lui complaire. Elle qui jamais n'avait su qu'obéir, n'eut qu'à désirer pour être obéie. Vous êtes reine ici, lui dit son amant, et j'y suis votre premier esclave.
imaginez, s'il est possible, la surprise et le ravissement d'une jeune et simple paysanne , en voyant ses beaux cheveux noirs, si négligemment noués jusqu'alors, et dont la nature seule avait formé les ondes, s'arrondir en boucles sous le pli de l'art, et s'élever en diadème semé de fleurs
et de diamants; en voyant étalées à ses yeux les parures les plus galantes, qui toutes semblaient solliciter son choix; en voyant, dis-je, sa beauté sortir radieuse comme d'un nuage et se reproduire dans les brillants trumeaux qui l'environnaient pour la multiplier, La nature lui avait prodigué tous ses charmes; mais cpielques - uns de ces dons avaient besoin d'être cultivés , et les talents vinrent en foule se disputer le soin de l'instruire et la gloire de l'embellir. Luzy possédait, adorait sa conquête, enivré de joie et d'amour.
Cependant le bon homme Bazile était le plus malheureux des pères. Fier , plein d'honneur , et sur -tout jaloux de la réputation de sa fille, il l'avait cherchée, attendue en vain, sans publier son inquiétude ; et personne , dans le village , n'était instruit de son malheur. Le curé Aint l'en assurer lui-même , en lui communiquant le billet qu'il avait reçu. Bazile n'ajouta pas foi à ce billet; mais dissimulant avec le pasteur : Ma fille est sage, lui dit-il; mais elle est jeune, simple et crédule. Quelque femme aura voulu l'avoir à son service, et lui aura persuadé de prévenir mes refus. Ne faisons pas un bruit scandaleux d'une imprudence de jeunesse, et laissons croire que ma fille ne m'a quitté qu'avec mon aveu. Le secret n'est su que de vous ; ménagez la fille et le père. Le curé , prudent et homme de bien , promit et garda le silence. Mais Bazile, dévoré de
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chai;rin, passait les jours et les nuits dans les larmes, Qu'est-elle tleveiuie? disait-il. Est-ce une femme qu'elle a suivie? y en a-t-il d'assez insensée pour dérober inie fille à son père , et se charger d'un enlèvement? Non, non, c'est quelque ravisseur qui l'aura séduite, et qui l'aura perdue. Ali! si je puis le découvrir, ou son sang ou le mien lavera mon injure. Il se rendit lui-même au village d'où l'on avait apporté le billet. Avec les indices du curé, il parvint à découvrir celui qui s'était chargé du message; il 1 interrogea, mais il n'en put tirer que des détails confus et vagues. La position même du lieu ne servit qu'à lui donner le change. Il était éloigné de six lieues de la route que Luzy avait prise , et sur un chemin opposé. Mais quand Bazile aurait combiné le départ du comte avec l'évasion de sa fille, il n'aurait jamais soupçonné de ce crime un jeune homme si vertueux. Comme il ne confiait sa douleur à personne , personne ne pouvait l'éclairer. Il gémissait donc au-dedans de lui-même, et dans l'attente de quelque lueur qui vînt décider ses soupçons. Mon Dieu, disait -il, c'est dans votre colère que vous me l'avez donnée! Et moi, insensé, je m'applaudissais en la voyant croître et s'embellir ! Ce qui faisait mon orgueil , fait ma honte. Que n'est-elle morte en naissant!
Laurette tâchait de se persuader que son père était tranquille; et le regret de l'avoir laissé ne la touchait que faiblement. L'amour, la vanité.
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le goût des plaisirs, ce goût si vif dans sa naissance, le soin de cultiver ses talents, enfin mille amusements variés sans cesse partageaient sa vie et remplissaient son ame. Luzy, qui l'aimait à Tidolâtrie, et qui avait peur qu'on ne la lui enlevât, l'exposait le moins qu'il lui était possible au grand jour; mais il lui ménageait tous les moyens que le mystère a inventés pour être invisible au milieu du monde. C'en était assez pour Laurette : heureuse de plaire à celui qu'elle aimait, elle ne sentait pas ce désir inquiet, ce besoin d'être vue et d'être admirée, qui promène seul tant de jolies femmes dans nos spectacles et dans nos jardins. Quoique Luzy, par le choix d'un petit cercle d'hommes aimables, rendît ses soupers amusants, elle ne s'y occupait que de lui ; et sans désobliger personne , elle savait le lui témoigner. L'art de concilier les prédilections avec les bienséances est le secret des âmes délicates : la coquetterie en fait une étude ; l'amour le sait sans l'avoir appris.
Six mois se passèrent dans cette imion, dans cette douce intelligence de deux cœurs remplis et charmés l'un de l'autre, sans ennui, sans inquiétude, sans autre jalousie que celle qui fait craindre de ne pas plaire autant qu'on aime, et qui fait désirer de réunir tout ce qui peut captiver un cœur.
Dans cet intervalle, le père de Laurette avait reçu deux fois des nouvelles de sa fille, avec des
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présents de la (l.iino ciui r;i\ail j)iise eu amitié. C'était au curé (|ue s'adiessail Lu/y. Heiiiis à la poste voisine du vilia^i' par un donieslicpie alïidé, les patpiels arii\aieiit auoii\mes. lîazile n'aurait su à qui les renvoyer; et puis ses refus auraient fait douter de ce qu'il voulait laisser croire; et il tremblait que le cinx^ n'eût les mêmes soupçons (pie lui. llélas! disait ce b(jn père en luimême , ma fdle est peut-être encore honnête. Toutes les apparences l'accusent; mais ce ne sont que des apparences; et quand mes soupçons seraient justes, c'^st à moi de gémir, mais ce n'est pas à moi de déshonorer mon enfant.
Le Ciel devait quelque consolation à la vertu de ce digne père; et ce fut lui sans doute qui fit naître l'incident dont je vais parler.
Le petit commerce de vin que faisait Bazile, l'obligea de venir à Paris. Comme il traversait cette ville immense, un embarras causé par des voitures qui se croisaient l'arrêta. La voix d'une femme effrayée attira son attention. Il voit.... il
n'ose en croire ses yeux Laurette , sa fille , dans
un char d'or et de glace, vêtue d'une robe éclatante et couronnée de diamants. Son père l'aurait méconnue, si, l'apercevant elle-même, la surprise et la confusion ne l'eussent fait reculer et se couvrir le visage. Au mouvement qu'elle fit pour se cacher , et plus encore au cri qui lui «chappa, il ne put douter que ce ne fût elle. Pendant que les voitures qui s'étaient accrochées
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se dégageaient, Bazile se glisse entre le mur et le carrosse de sa fille, monte à la portière, et d'un ton sévère dit à Laurette : Où logez-vous? Laurette , saisie et tremblante , lui dit sa demeure. Et sous quel nom ètes-vous connue , lui demanda-t-il? On m'appelle Coulange, répondit-elle en baissant les yeux, du nom du lieu de ma naissance.— De votre naissance! Ah! malheureuse!... A ce soir, au déclin du jour; soyez chez vous, et soyez-y seule. A ces mots il descend , et poursuit son chemin.
L'étonnement stupide où tomba Laurette n'était pas encore dissipé, lorsqu'elle se trouva chez elle. Luzy soupait à la campagne. Elle se voyait livrée à elle-même dans le moment où elle aurait eu le plus besoin de conseil et d'appui. Elle allait paraître devant son père , qu'elle avait trahi, délaissé , accablé de douleur et de honte. Son crime alors s'offrit à elle sous les traits les plus odieux. L'humiliation de son état lui était connue. L'ivresse de l'amour, le charme des plaisirs, en avaient éloigné l'idée ; mais dès f[ue le voile fut tombé, elle se vit telle qu'elle était aux yeux du monde et aux yeux de son père. Effrayée de l'examen et du jugement qu'elle allait subir, Malheureuse! s'écriait-elle en fondant en larmes, où fuir? où me cacher? Mon père, riionnèteté même, me retrouve égarée, abandonnée au vice, avec un homme qui ne m'est rien ! O mon père ! ô juge terrible! comment me montrer à vos yeux?
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Il lui vint plus (Vune fois dans la pensée de l'éviter et de disparaître; mais le vice n'avait pas encore effacé de son ame les saintes lois de la nature. Moi, le réduire au désespoir, dit-elle; et après avoir mérité ses reproches , m'attirer sa malédiction ! Non , quoiqn'indi»ne du nom de sa fille , je révère ce nom sacré. Vînt-il me tuer de .sa main , je dois l'attendre et tomber à ses pieds. Mais non, un père est toujours père : le mien sera touché de mes pleurs. Mon âge, ma faiblesse, l'anjour du comte, ses bienfaits, tout m'excuse; et quand Luzy aura parlé je ne serai plus si coupable.
Elle aurait été désolée que ses gens fussent témoins de Thumiliante scène qui s'allait passer. Heureusement elle avait armoncé qu'elle soupait chez une amie; et ses femmes avaient pris pour elles cette soirée de liberté. Il lui fut facile d'éloigner de même les deux laquais qui l'avaient suivie; et lorsque son père arriva, ce fut elle qui le reçut.
Etes-vous seule? lui dit-il. — Oui, mon père. Il entre avec émotion; et après l'avoir regardée en face, dans un triste et morne silence : Que faites-vous ici ? lui demanda-t-il. La réponse de Laurette fut de se prosterner à ses pieds et de les arroser de ses larmes. Je vois, dit le père en jetant les yeux autour de lui dans cet appartement où tout annonçait la richesse et le luxe, je vois que le vice est à son aise dans cette ville.
Puis -je savoir qui a pris soin de vous enricliir en si peu de temps, et de qui vous viennent ces meubles, ces habits, ce bel équipage où je vous ai vue? — ^Laurette ne répondit encore que par ses pleurs et ses sanglots. Parlez , lui ditil, vous pleurerez après; vous en aurez tout le loisir.
Au récit de son aventure , dont elle ne déguisa rien , Bazile passa de Tétonnement à rindignalipn. Luzyî disait -il, cet honnête homme!... Et voilà donc les vertus des grands! Le lâche! en me donnant son or , croyait - il me payer ma fille ? Ils s'imaginent, ces riches superbes, que l'honneur des pau^Tes gens est une chose vile, et que la misère le met à prix. Il se flattait de me consoler! il te l'avait promis! Homme dénaturé! qu'il connaît peu l'ame d'un père! Non, depuis que je t'ai perdue, je n'ai pas eu un moment sans douleur , pas un quart-d'heure de sommeil tranquille. Le jour, la terre que je cultivais était mouillée de mes larmes; la nuit, tandis que tu t'oubliais, que tu te perdais dans les plaisirs , ton père , étendu sur la paille, s'arrachait les cheveux, et te rappelait à grands cris. Eh quoi! jamais mes gémissements n'ont retenti jusqu'à ton ame ! L'image d'un père désolé ne s'est jamais offerte à ta pensée, n'a jamais troublé ton repos!
Ah! le Ciel m'est témoin, lui dit-elle, que, si j'avais cru vous causer tant de peine, j'aurais tout quitté pour voler dans vos bras. Je vous révère,
je vous aime, je vous aime j^lus que jamais. Hélas! quel père j'ai afflie^é! Daus ce moment même, où je m'attendais à trouver en vous un. j'ige inexorable, je n'entends de votre bouche que des reproches pleins de douceur. Ah ! mon père, en tombant à vos pieds, je n'ai senti que la honte et la crainte; mais à-présent c'est de tendresse que vous me voyez pénétrée; et aux laruies dti repentir se joignent celles de l'amour. Ah! je revis, je retrouve ma fille, s'écria Bazile en la relevant. Votre fille, hélas! dit Laurette ; elle n'est plus digne de vous. — Non, ne va pas te décourager. L'honneur , Laurette , est sans doute ini grand bien ; rinnoccnce , un plus grand bien encore; et si j'en avais eu le choix, j'aurais mieux aimé te voir ôter la vie. Mais quand l'innocence et l'honneur sont perdus, il reste encore nn bien inestimable, c'est la vertu, qui ne périt jamais, qu'on ne perd jamais sans retour. On n'a qu'à le vouloir, elle renaît dans l'ame; et lorsqu'on la croit étouffée, un seul remords la reproduit. Voilà de quoi te consoler, ma fille, de la perte de l'innocence; et si ton repentir est sincère, le Ciel et ton père sont appaisés. Du reste, personne, dans le village, ne sait ton aventure ; tu peux reparaître sans honte. — Où, mon père ? — A Coulange , où je vais te mener. ( Ces mots accablèrent Laurette. ) Hâte-toi, poursuivit Bazile , de dépouiller ces ornements du vice. Du linge uni, un simple corset, un jupon blanc ^
voilà les vêtements de ton état. Laisse ces dons empoisonnés au malheureux qui t'a séduite , et suis-moi sans plus différer.
Il faudrait avoir en ce moment l'ame timide et tendre de Laurette, aimer comme elle un père et un amant, pour concevoir, pour sentir le combat qui s'éleva dans son faible cœur entre l'amour et la nature. Le trouble et l'étonnement de ses esprits la tenaient immobile et muette. Allons , disait le père, les moments nous sont chers. Pardonnez, s'écria Laurette en retombant à genoux devant lui, pardonnez, mon père, ne vous offensez pas si je tarde à vous obéir. Vous avez lu dans le fond de mon ame. Il manque à Luzy le nom de mon époux ; mais tous les droits que peut donner l'amour le plus tendre, il les a sur moi. Je veux le fuir, m'en détacher, vous suivre; j'y suis résolue, f:illùt-il en mourir; mais prendre la fuite en son absence! lui laisser croire que je l'ai trahi! — Que dis -tu, malheureuse? et que t'importe l'opinion d'un vil suborneur? et quels sont les droits d'un amour qui t'a perdue et déshonorée? Tu l'aimes! tu aimes donc ta honte? tu préfères donc ses indignes bienfaits à l'innocence qu'il t'a ravie ? tu préfères donc à ton père le plus cruel de tes ennemis? Tu n'oses le fuir en son absence, et le quitter sans son aven! Ah! quand il a fallu quitter ton père , l'accabler , le désespérer, tu n'as pas été si timide. Et cju'attends-tu de ton ravisseur? Qu'il te défende? qu'il