‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 45 sur 46 · C O IV T K s M O R A IT X · texte numérisé non relu

C O IV T K s M O R A IT X

te dérobe à l'autorité paternelle? vVli! qti'il vienne; qu'il ose me faire chasser (Tiei ; je suis seul, sans armes, affaibli par Tage; mais l'on me verra étendu sur le seuil de ta porte , demander vengeance à Dieu et aux hommes. Ton amant lui-même, pour aller à toi, sera ol)ligé de marcher sin^ mon corps; et les passants diront avec horreur ; Voilà son père qu'elle désavoue, et que son amant foule aux pieds.

Ah! mon père, dit I^aurette épouvantée de cette image, que vous connaissez peu celui que vous outragez si cruellement! Rien de plus doux, rien de plus sensible. Vous lui serez respectable et sacré. — M'oses-tu parler du respect de celui qui me déshonore? Espères -tu qu'il me séduise avec sa perfide douceur? Je ne veux pas le voir; si tu réponds de lui , je ne réponds pas de moimême. — Eh bien ! non , ne le voyez pas ; mais permettez que je le voie un seul moment. — Qu'exiges -tu? Moi te laisser seule avec lui! Ah! diit-il m'arracher la vie, je n'aurai pas cette complaisance. Tant qu'il a pu te dérober à moi , c'était son crime, c'était le tien, je n'en étais pas responsable; mais le Ciel te remet sous ma garde, et dès ce moment je lui réponds de toi. Allons , ma fille, il est déjà nuit close; voici l'instant de nous éloigner. Décide -toi; renonce à ton père, ou obéis. — Vous me percez le cœur. — Obéis , te dis -je, ou crains ma malédiction. A ces mots terribles , la tremblante Laurette n'eut pas la

force de répliquer. Elle se déshabille sous les yeux de sou père, et met, nou saus verser des larmes, le simple vètemeut quil lui avait prescrit. Mon père , lui dit-elle au moment de le suivre, oserai-je , pour prix de mon obéissance , vous demander une seule e^râce? Vous ne voulez pas la mort de celui que je vous sacrifie : laissez -moi lui écrire deux mots, lui apprendre que c'est à vous que j'obéis; et que vous m'obligez à vous suivre. — Est-ce afin qu'il vienne encore vous enlever, vous dérober à moi? Non, je ne veux laisser de vous aucune trace. Qu'il meure de honte, il se fera justice; mais d'amour! perdez cette crainte : les libertins n'en meurent pas. Alors, prenant sa fille par la main , il sortit sans bruit avec elle ; et le lendemain matin , embarqués sur la Seine , ils retournèrent dans leur pays.

Minuit passé, le comte arrive dans cette maison , où il se flatte que le plaisir l'attend , et que l'amour l'appelle. Tout y est dans l'alarme et la confusion.

Les gens de Laurette lui annoncent avec effroi qu'on ne sait ce qu'elle est devenue; qu'on l'a cherchée inutilement, qu'elle avait pris soin de les éloigner, et qu'elle a saisi ce moment pour échapper à leur vigilance; qu'elle n'a point soupe chez son amie; et qu'en partant elle a tout laissé, jusqu'à ses diamants, et jusqu'à la robe qu'elle avait mise.

Il faut l'attendre, dit Luzy après un long si-

4sï8 CONTES 1\r O n A TT X.

lence. Ne vous coiichelz pas; il y a dans cet événement quelque chose d'inconipréliensible.

T/aiTiour, qui cherche à se flatter, commença par les conjectures qui pouvaient excuser Laurette; mais les trouvant foules dénuées de vraisemblance, il se livra aux plus cruels soupçons. Un accident involontaire avait bien pu la retarder; mais en Tabscnce de ses gens se déshabiller elle-même, s'évader seule, au déclin du jour, laisser sa maison dans l'inquiétude! tout cela, disait-il, annonce clairement une fuite préméditée. Est-ce le Ciel qui l'a touchée? est-ce un retour sur elle-même qui l'a déterminée à me fuir? Ah! que ne puis -je au moins le croire! Mais si elle avait pris un parti honnête, elle aurait eu pitié de moi, elle m'aurait écrit, ne fut-ce que deux mots de consolation et d'adieu. Sa lettre ne l'eût point trahie, et m'eût épargné des soupçons, accablants pour moi , déshonorants pour elle. Lain^ette , ô Ciel ! la candeur même, l'innocence , la vérité ! Laurette infidèle et perfide ! elle qui ce matin encore.... Non, non, cela n'est pas croyable.... Et cependant cela n'est que trop vrai. Chaque moment, chaque réflexion lui en était une preuve nouvelle; mais l'espoir et la confiance ne pouvaient sortir de son cœur. Il luttait contre la persuasion comme lui homme expirant lutte contre la mort. Si elle arrivait , disait-il , si elle arrivait innocente et fidèle ! Ah ! ma fortune , ma vie , tout mon amour suffiraient -ils pour réparer l'injure

que je liii fais! Quel plaisir j'aurais à m'avouer coupable! par quels transports, par quelles larmes j'effacerais le crime de l'avoir accusée! Hélas! je n'ose me flatter d'être injuste; je ne suis pas assez heureux.

Il n'est personne qui , dans l'inquiétude et l'ardeur de l'attente, n'ait quelquefois éprouvé, dans Paris , le tourment d'écouter le bruit des carrosses, que l'on prend tous pour celui qu'on attend , et dont chacun tour-à-tour arrive , et emporte en passant l'espoir qu'il vient de faire naître. Le malheureux Luzy fut jusqu'à trois heures dans cette cruelle perplexité. Chaque voiture qu'il entendait était peut-être celle qui ramenait Laurette; enfin l'espérance, tant de fois trompée, fit place à la désolation. Je suis trahi, dit-il, je n'en puis plus douter; c'est une trame que l'on m'a cachée ; les caresses de la perfide ne servaient qu'à la mieux voiler; on a choisi prudemment le jour où je soupais à la campagne. Elle a tout laissé pour me faire entendre qu'elle n'a plus besoin de mes dons; sans doute un autre l'en accable. Elle eût rougi d'avoir quelque chose de moi; le plus faible gage de mon amour lui eût sans cesse reproché sa tralùson , son ingratitude. Elle veut m'oublier, pour se livrer en paix à celui qu'elle me préfère. Ah! la parjure, espère-t-elle trouver quelqu'un qui l'aime comme moi? Je l'ai trop aimée, je m'y suis trop livré. Ses désirs, sans cesse prévenus, se sont éteints. Yoilà les femmes!

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elles s'ennuient de tout, et même d'être heureuses. Ah! peux -tu l'être à -présent, perfide! peux-tu Tetre et penser à moi? A moi! que disje? que lui importe et mon amour et ma douleur? Ah! tandis (jue j'ai peine à retenir mes eris, que je baigne son lit de mes larmes, un autre peutêtre Cette idée est affreuse, et je ne puis la

soutenir. Je le connaîtrai ce rival , et si le brasier qui brûle dans mon sein ne m'a consumé avant le jour, je ne moiurai pas sans vengeance. C'est sans doute quelqu'un de ces faux amis que j'ai imprudemment attirés chez elle. Soligny peutêtre H en fut épris quand nous la vîmes dans

son village Elle était simple et sincère alors.

Qu'elle est changée!.... 11 l'a voulu revoir; et moi, facile et confiant, me croyant aimé, ne croyant pas possible que Laurette fut infidèle, je lui amenai mon rival. Je puis me tromper; mais enfin c'est sur lui que tombent mes soupçons. Allons m'en éclaircir sur riieure. Suis-moi, dit-il à l'un de ses gens; et le jour commençait à peine à luire, lorsque, frappant à la porte du chevalier, Luzy demanda à le voir. Il n'y est pas, monsieur, dit le suisse. — Il n'y est pas! — Non, monsieur, il est à la campagne. — Et depuis quand ? — Depuis hier au soir. — A quelle heure? — Au déclin du jour. — Et quelle est la campagne où il est allé? — C'est ce qu'on ne sait pas; il n'a emmené que son valet-de-chambre. — Et dans quelle voiture? — Dans son vis-à-vis. — Son absence

doit -elle être longue? — Il ne revient que dans quinze jours ; il m'a dit de garder ses lettres. — A son retour, vous lui direz que je suis venu, et que je demande à le voir.

Enfin, dit-il en s'en allant, me voilà convaincu; tout s'accorde ; il ne me reste plus qu'à découvrir en quel lieu ils se sont cachés. Je l'arracherai de ses bras, le perfide; et j'aurai le plaisir de laver dans son sang mon injure et sa trahison. Il Ses recherches furent inutiles : le voyage du chevalier était un mystère qu'il ne put jamais éclaircir. Luzy fut donc quinze jours au supplice ; et la pleine persuasion que Soligny était le ravisseur le détourna de toute autre idée.

Dans son impatience, il envoyait tous les matins savoir si son rival était de retour. Enfin on lui annonce qu'il vient d'arriver. Il vole chez lui , enflammé de colère; et le bon accueil du chevalier ne fit que l'irriter encore. Mon cher comte, lui dit Soligny, vous m'avez demandé avec empressement; à quoi puis -je vous être utile? A me délivrer, lui répondit Luzy en pâlissant, ou d'une vie que je déteste, ou d'un rival qui m'est odieux. Vous m'avez enlevé ma maîtresse; il ne vous reste plus qu'à m'arracher le cœur. — Mon ami, lui dit le chevalier, j'ai autant d'envie que vous de me couper la gorge, car je suis outré de dépit; mais ce ne sera pas avec vous, s'il vous plaît. Commençons donc par nous entendre. On vous a enlevé Laurettc, dites-vous; j'en suis dé-

soie; clic était charmante; mais en honneur ce n'est pas moi. Non que je me pi(jue de déUcatesse sur cet article: en amour, je pardonne à mes amis, et je me permets à moi-même de petits larcins passagers ; et quoique je t'aime de tout mon cœur, si Laurctle eût voulu te tromper pour moi plutôt que pour un autre, je n'aurais pas été cruel. Mais pour les enlèvements je n'en suis plus; cela est trop grave; et si tu n'as pas d'autre raison de me tuer, je te conseille de me laisser vivre et de déjeûner avec moi. Quoique le langage du chevalier eût bien l'air de la franchise , Luzy tenait encore à ses soupçons. Vous avez disparu, lui disait-il, le même soir, à la même heure ; vous vous êtes tenu quinze jours caché; je sais d'adleurs que vous l'avez aimée, et que vous en aviez envie dans le temps même que je la pris.

Tu es bien heureux, lui dit Soligny, qu'avec l'humeur qui me domine, je t'aime assez pour m'expliquer encore. Laurette est partie le même soir c[ue moi ; à cela je n'ai point de réponse : c'est une de ces rencontres fatales qui font l'intrigue des romans. J'ai trouvé Laurette belle comme un ange, et j'en ai eu envie, assurément; mais si tu vas te couper la gorge avec tous ceux qui ont ce tort- là, je plains la moitié de Paris. L'article important c'est donc le mystère de mon voyage et de mon absence? Oh! bien, je vais te l'expliquer.

J'aimais madame de Blanson, ou jilutôt j'aimais son bien, sa naissance, son crédit à la cour; car cette femme a tout pour elle, hors elle. Tu sais que si elle n'est ni jeune ni jolie, en revanche elle est très-sensible et très-facile à s'enflammer. J'avais donc réussi à lui plaire, et je ne voyais pas d'impossibilité à être ce qu'on appelle heureux, sans en venir au mariage : mais le mariage était mon but ; et au moyen de cette timidité respectueuse , inséparable d'un amour délicat , j'éludais toutes les occasions d'abuser de sa faiblesse. Tant de réserve la déconcertait. Elle n'avait jamais vu, disait- elle, d'homme si craintif, si novice. J'avais la pudeur d'une jeune fille; j'en étais impatientant. Je ne te dir^ pas tout le manège que j'ai employé pendant trois mois à me faire attaquer sans me rendre. Jamais coquette n'en a tant fait pour allumer d'inutiles désirs; ma conduite a été un chef-d'œuvre de prudence et d'habileté. Eh bien! ma veuve a été plus habile. Je suis sa dupe; oui, mon ami, elle a surpris ma crédule innocence. Voyant qu'il fallait m'attaquer dans les règles, elle a parlé de mariage. Rien de pins avantageux que ses dispositions : son bien était à moi sans réserve. Il n'y avait plus cju'une difficulté : j'étais bien jeune; et mon caractère ne lui était pas assez connu. Pour nous éprouver, elle m'a proposé d'aller passer quelques jours ensemble et tète à tête à la campagne. Quinze jours de solitude et de liberté.

Conte.' Moraux. T. ■*''^

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(llsall-cllo, valaleul mieux, j^oiir se bien coniiaî- Ire, que deux ans de la vie de Paris. J'ai donné dans le piège, et elle a si bien fait, que j'ai oublié ma résolution. Que Ihomme est fragile et peu sur de lui! Engagé dans le rôle d'époux, il a fallu le soutenir, et je lui ai doinié de moi la meilleure opinion qu'il m'a été possible; mais bientôt elle a cru s'apercevoir que mon amour s'affaiblissait. J'ai eu beau dire qu'il était le même, elle m'a répondu qu'on ne l'abusait point avec de vaines paroles, et qu'elle voyait bien que j'étais changé. Enfin ce matin à mon réveil , j'ai reçu le congé que voici; il est de sa main et en bonne forme. « La légère épreuve que j'ai faite « de vos sentimejits me suffit. Partez , monsieur , « quand il vous plaira. Je veux un mari dont les M soins ne se ralentissent jamais, qui m'aime tou- « jours, et toujours de même. »Es-tu content? Voilà mon aventure. Tu vois qu'elle ne ressemble guère à celle que tu m'attribuais. On m'enlevait ainsi que ta Laurette. Dieu veuille , mon ami, qu'on n'ait pas fait d'elle ce qu'on a fait de moi! Mais à- présent que te voilà détrompé sur mon compte, n'as-tu pas quelque autre soupçon ? Je m'y perds , dit Luzy. Pardonne à ma douleur, à mon désespoir, à mon amour, la démarche que je viens de faire. Tu te moques, reprit Soligny, rien n'était plus juste. Si je t'avais pris ta maîtresse, il aurait bien fallu t'en faire raison. Il n'en est rien; tant mieux; nous voilà bons amis.

Veux -tu déjeuner? — Je veux mourir. — Cela serait lui peu trop violent; il fiiut garder ce remède-là pour des disgrâces plus sérieuses. Ta Laurelte est jolie, quoiqu'un peu friponne; il faut tâcher de la ravoir; mais si tu n'as plus celle-là, je te conseille d'en prendre une autre; et le plutôt sera le mieux.

Pendant que Luzy se désespérait, et qu il semait l'argent à pleines mains pour découvrir les traces de Laurette, elle était auprès de son père, pleurant sa faute, ou plutôt son amant.

Bazile avait dit dans le village qu'il n'avait pu se passer de sa fille , et qu'il l'était allé chercher. On la trouvait encore embellie. Ses grâces s'étaient développées ; et aux yeux même des villageois , ce qu'on appelle l'air de Paris lui avait donné de nouveaux charmes. L'ardeur des garçons qui l'avaient recherchée se renouvela et n'en fut que plus vive ; mais son père les refusait tous. Vous ne vous marierez jamais de mon vivant, lui ditil ; je ne veux tromper personne. Travaillez et pleurez avec moi ; je viens de renvoyer à votre indigne amant tout ce qu'il m'avait donné : il ne nous reste plus de lui que la honte.

Laurette, humble et soumise, obéissait à son père , sans se plaindre et sans oser lever les yeui sur lui. Ce fut pour elle une peine incroyable de reprendre l'habitude de l'indigence et du travail. Ses pieds amollis étaient blessés, ses mains délicates étaient meurtries ; mais ce n'étaient là que

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des maux légers. T^cs ])oincs du corps ne soiU lioii, disait-elle en gémissant ; celles de Tame sont bien plus cruelles !

Quoique T.uzy lui lut pivsent sans cesse, et que son cœui ne put s'en détacher, elle n'avait plus ni l'espoir ni la volonté de retourner à lui. Elle savait quelle amertume avait répandu son égarement sur la vie de son mallieiueux père ; et quand elle aurait été libre de le quitter encore , elle n'y aurait pas consenti ; mais l'image de la doulenr où elle avait laissé son amant la poursuivait et faisait son supplice. Le droit qu'il avait de l'accuser de perfidie et d'ingratitude était pour elle un nouveau tourment, — Si du moins je pouvais lui écrire ! mais on ne m'en laisse ni la liberté ni le moyen. C'est peu de l'abandonner ; on veut que je l'oublie. Je m'oublierais plutôt moi-même; et il m'est aussi impossible de le haïr que de l'oublier. S'il fut coupable, son amour en est cause ; et ce n'est pas à moi de l'en punir. Dans tout ce qu'il a fait, il n'a vu que mon bonheur et celui de mon père. Il s'est trompé, il m'a égarée; mais à son âge on ne sait qu'aimer. Oui, je lui dois, je me dois à moi-même de l'éclairer sur ma conduite ; et en cela seul mon père ne sera point obéi. La dif^ulté n'était plus qu'à se procurer les moyens de lui écrire; mais son père, sans y penser, lui en avait épargné le soin.

Un soir, Lusy se retirant plus affligé que jamais, reçoit un paquet anonyme. La main c[iii

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avait écrit l'adresse ne lui était pas connue; mais le timbre lui en dit assez. Il l'ouvre avec précipitation ; il reconnaît la bourse qu'il avait donnée à Bazile , avec les cinquante louis qu'il y avait laissés, et deux sommes pareilles qu'il lui avait fait tenir. Je vois tout, dit -il, j'ai été découvert. Le père indigné me renvoie mes dons : fier et sévère, comme je lai connu, dès qu'il a su où était sa fdle, il sera venu la chercher; il l'aura forcée à le suivre. A l'instant même il assemble ceux de ^s gens qui servaient Laurette. Il les interroge, il demande si quelqu'un d'eux n'a pas vu chez elle un paysan qu'il leur dépeint. L'un d'eux se souvient qu'en effet le jour même qu'elle s'en est allée, un homme tout semblable à celui qu'il désigne , est monté à la botte du carrosse de Laurette , et lui a parlé un moment. Allons vite , s'écria Luzy, des chevaux de poste à ma chaise:

La seconde nuit, étant arrivé à quelques lieues de Coulange, il fait déguiser en paysan celui de ses gens qui l'avait suivi , l'envoie s'instruire , et en l'attendant tache de prendre du repos. Il n'en est point pour lame d'un amant dans une situation si violente. Il compta les minutes depuis le départ de son émissaire jusqu'à son retour.

Monsieur, lui dit ce domestique en arrivant, bonnes nouvelles! Laurette est à Coulange, auprès de son père. — Ah ! je respire. — On parle même de la marier. — De la marier!.... Il faut que je la voie. — Vous la trouverez dans sa vigne :

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elle y travaille tout le jour. — Juste Ciel! quelle dureté ! AUous, je me tiendrai caché; et toi, sous ce déguisement, tu guetteras le moment où elle sera seule. N'en perdons pas un; mettons -nous en chemin.

L'émissaire de Luzy lui avait dit vrai. Il se présentait pour Laurette un parti riche dans son état ; et le curé avait mandé Bazile pour le résoudre à l'accepter.

Cependant Laurel fc travaillait à la vigne, et pensait au malheureux Luzy, Luzy ariâve, et l'aperçoit de loin. Il avance avec précaution. Il la voit seule; il accourt, se précipite et lui tend les bras. Au bruit qu'il fait à travers les pampres, elle lève la tête , elle tourne les yeux. Dieu !

s'écria - 1 - elle La surprise et la joie lui ôtèrent

l'usage de la voix. Tremblante, elle était dans ses bras sans avoir pu le nommer encore. Ah ! Luzy , lui dit-elle enfin , c'est vous ! voilà ce que je demandais au Ciel. Je suis innocente à vos yeux ; c'en est assez ; je souffrirai le reste. Adieu , Luzy, adieu pour jamais. Eloignez-vous; plaignez Laurette ; elle ne \ ous reproche rien ; vous lui serez cher jusqu'au dernier soupir. Moi , s'écriat-il en la serrant contre son sein comme si on eût voulu la lui arracher encore , moi , te quitter ! ô moitié de moi-même, moi, vivre sans toi, loin de toi ! IVon, il ny a pas sur la terre de puissance qui nous sépare. — Il en est une sacrée poiu^ moi ; c'est la volonté de mon père.

Ah ! mon ami ! si vous aviez su la douleur profonde où le plongeait ma fuite, sensible et bon comme vous Têtes, vous m'auriez rendue à ses pleurs. Me dérober à lui une seconde fois, ou lui enfoncer le couteau dans le sein, ce serait pour moi la même chose. Vous me connaissez trop bien pour me le demander ; vous êtes trop humain pour le vouloir vous-même. Perdez un espoir que je n'ai plus. Adieu. Fasse le Ciel que j'expie ma faute ! Mais j'ai bien de la peine à me la reprocher. Adieu, vous dis-je : mon père va venir; il serait affreux qu'il nous trouvât ensemble. C'est ce que je veux, dit Luzy : je l'attends. — Ah! vous aile/ redoubler mes peines.

Dans l'instant même Bazile arrive ; et Luzy , s'avançant de quelques pas au-devant de lui , se jette à ses genoux. Qui êtes-vous ? que demandez-vous? lui dit Bazile, étonné d'abord. Mais dès qu'il eut fixé ses regards sur lui : Malheureux ! s'écria- 1- il en reculant, éloignez- vous, ôtez-vous de mes yeux. — Non , je meurs à vos pieds , si vous ne daignez pas m'entendre. — Après avoir perdu , déshonoré la fille , vous osez vous présenter au père ! — Je suis criminel , je l'avoue ; et voilà de quoi me punir; mais si vous m'écoutez , j'espère que vous aurez pitié de moi. Ah ! dit Bazile en regardant l'épée , si j'étais aussi lâche, aussi cruel que vous! — Vois, dit-il à sa fille , combien le vice est bas , et quelle en est la honte, puisqu'il oblige l'homme à ramper au\

L\Llo c o T\ T r. s M () n \ u x.

pieds de son semblable, et à supporter ses mépris. Si je n'étais (jiie xicienx, reprit T;U/y avec lierlé, loin de vous implorer, je vous braverais. N'attribuez mon humiliation «jn'à ce qu'il y a de plus honnête et de plus noble dans l;i nature, à Tamour même , au désir f[ue j'ai d'expier une faute, excusable peut-èlre, et que je ne me reproche si cruellement que parce que j'ai le cœur bon. Alors, avec toute l'éloquence du sentiment, il s'efforça de se justifier, en attribuant tout à la fougue de l'âge et à l'ivresse de la passion.

Le monde est bien heureux, reprit bazile , que votre passion n'ait pas été celle de l'argent! vous auriez été un Cartouche ( Luzy frémit à ce discours). Oui, un Cartouche. Et pourquoi non? Aiiriez-vous la bassesse de croire que l'innocence et l'honneur valent moins que les richesses et que la vie? IN'avez-vous pas profité de la faiblesse, de l'imbécillité de cette malheineiise , pour lui ravir ces deux trésors? Et à moi, son père , croyezvous m'avoir fait un moindre mal que de m'assassiner? Un Cartouche est roué, parce qu'il vole des biens dont on peut se passer pour vivre; et vous , qui nous avez ravi ce qu'une fille bien née , ce qu'un père honnête homme, ne peuvent perdre sans mourir, qu'avez-vous mérité? On vous dit noble , et vous croyez l'être. Voici les traits de cette noblesse dont vous vous glorifiez. Dans un moment de désolation , où le plus méchant des hommes aurait eu pitié de moi, vous mabordez ,

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VOUS feignez de me plaindre; et vous dites dans votre cœur : Voilà nn malheureux qui n'a dans le monde de consolation cjuc sa fille; c'est le seul bien que le Ciel lui laisse; demain je veux la lui enlever. Oui, barbare, oui, scélérat, voUà ce qui se passait dans votre ame. Et moi, crédule, je vous admirais, je vous comblais de bénédictions , je demandais au Ciel qu'il accomplît tous vos vœux; et tous vos vœux tendaient à .suborner ma fille. Que dis -je, malheureux! Je vous la livrais , je l'engageais à courir après vous, à la vérité , pour vous rendre cet or , ce poison avec lequel vous croyiez me corrompre. Il semblait que le Ciel m'avertît que c'était un don pernicieux et traître : je résistai à ce mouvement , je m'obstinai à vous croire compatissant et généreux : vous n'étiez que perfide et impitoyable ; et la main que j'aurais baisée , que j'aurais arrosée de larmes , se préparait à m'arracher le cœur. Voyez, poursuivit -il en découvrant son sein et en lui montrant ses cicatrices, voyez quel homme vous avez déshonoré. J'ai versé pour l'état plus de sang que vous n'en avez dans les veines ; et vous , homme inutile , quels sont vos exploits ? De désoler un père ! de débaucher sa fdle ! d'empoisonner mes jours et les siens ! La voilà , cette malheureuse victime de vos .séductions, la voilà, qui trempe aujourd'hui dans ses pleurs le pain dont elle se nourrit. Élevée dans la simplicité d'une vie innocente et laborieuse, elle l'aimait;

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