‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 6 sur 46 · SOLIMAN II · texte numérisé non relu

SOLIMAN II

ministre , les femmes de Roxelane se hâtèrent de l'éveiller. Que me veut ce singe? s'écria-t-elle en en se frottcint les yeux. Je viens, répondit Teuluique, de la part de l'empereur, baiser la poussière de vos pieds , et vous annoncer qu'il viendra prendre du thé avec les délices de son ame. — Va te promener avec ta harangue : mes pieds n'ont point de poussière , et je ne prends pas du thé si matin.

L'eunuque se retira sans répliquer, et rendit compte de son ambassade. Elle a raison, dit le sultan ; pourquoi l'avoir éveillée ? Vous faites tout de travers. Dès qu'il fut grand jour chez Roxelane, il s'y rendit. Vous êtes en colère contre moi, lui dit-il ; on a troublé votre sommeil , et j'en suis la cause innocente. Çà , faisons la paix ; imitez-moi : vous voyez que j'oublie tout ce que vous m'avez dit hier. — Vous l'oubliez? tant pis : je vous ai dit de bonnes choses. Ma franchise vous déplaît, je le vois bien ; mais vous vous y accoutumerez. Et n'étes-vous pas trop heureux de trouver une amie dans une esclave? Oui, une amie qui s'intéresse à vous, et qui veut vous apprendre à aimer. Que n'avez-vous fait quelque voyage dans ma patrie! C'est là que l'on connaît l'amour; c'est là qu'il est vif et tendre : et pourquoi ? parce qu'il est libre. Le sentiment s'inspire, et ne se commande point. Notre mariage, à beaucoup près, ne ressemble pas à la servitude; cependant un mari aimé est un prodige. Tout ce qui s'appelle

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devoir attriste Tame, flétrit l'imagination, refroidit le désir, émousse cette pointe d'ainoiir-propre ^qui lait tout le sel (]v l'amour. Or si Ton a tant do [xiiie à aimer son mari, combien plus il est difïicile d'aimer son maître, sur-tout s'il n'a pas l'adresse de caelier les l'ers qu'il nous donne! Aussi, reprit le suilan, n'ouhliciai-je rien pour adoucir votre servitude; mais vous devez à votre tour.... — Je dois! et toujours du devoir! défaitesvous, croyez-moi, de ces termes humiliants; ils sont déplacés dans la bouche d'un galant honmie qui a l'honneur de parler à une jolie femme. — Mais, Roxelane, oubliez- vous qui je suis et qui vous êtes? — Qui vous êtes, et qui je .suis? Vous êtes puissant, je suis jolie : nous voilà, je crois, de pair. Cela pourrait être dans votre patrie , reprit le sultan avec hauteur; mais ici, Roxelane, je suis maître, et vous êtes esclave. — Oui, je sais / que vous m'avez achetée ; mais le brigand qui m'a vendue n'a pu vous donner sur moi que les droits /qu'il avait lui-même, les droits de rapine et de yviolence, en un mot, les droits d'un brigand; et vous êtes trop honnête homme pour vouloir en abuser. Après tout, vous êtes mon maître, parce que ma vie est entre vos mains; mais je ne suis plus votre esclave, si je sais mépriser la vie; et franchement la vie qu'on mène ici mérite peu qu'on la ménage. Quelle idée funeste! s'écria le sultan ; me prenez-vous pour un barbare ? Non , ma clière Roxelane , je ne veux employer mon

pouvoir qu'à rendre pour vous et pour moi cette vie délicieuse. Ma foi, cela s'annonce mal, dit Roxelane : ces gardiens, par exemple, si noirs, si dégoûtants, si difformes, sont-ce là les ris et les jeux qui accompagnent ici l'amour ? — Ces gardiens ne sont pas ici pour vous seule. J'ai cinq cents femmes sur lesquelles nos mœurs et nos lois m'obligent à faire veiller. Et à quoi bon cinq cents femmes ? lui demanda-t-elle en confidence. — C'est une espèce de faste que m'impose la dignité de sultan. — Mais qu'en faites -vous, s'il vous plaît; car vous n'en prêtez à personne ? — L'inconstance , répondit le sultan , a introduit cet usage. Un cœur qui n'aime point a besoin de changer. Il n'appartient qu'à l'amant d'être fidèle , *et je ne le suis moi-même que depuis que je vous vois. Que le nombre de ces femmes ne vous cause aucun ombrage; elles ne serviront qu'à orner votre triomphe. Vous les verrez toutes empressées à vous plaire, et vous ne me verrez occupé que de vous. En vérité, dit Roxelane, d'un air compatissant, vous méritiez un meilleur sort. C'est dommage que vous ne soyez pas un simple particulier dans ma patrie : j'aurais pour vous quelque faiblesse; car au fond ce n'est pas vous que je hais, c'est ce qui vous environne. Vous êtes beaucoup mieux qu'il n'appartient à un Turc ; vous avez même quelque chose d'un Français , et j'en ai aimé , sans flatterie, qui ne vous valaient pas. Vous avez aimé! s'écria Soliman avec effroi. — Oh! point du tout;

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je n'ai eu <;.ir(lc. Ne piclcMulcz- vous pas encore qu'où ail dû être sage toute sa vie, pour cesser de Tèlre avec vous? Ku vérité, ces Turcs sont plaisants. — Et vous n'avez pas été sage! o ciel! que vieus-je d'entendre? je suis Iralii, je suis désespéré. Ah ! qu'ils périssent les traîtres qui ont voulu m'en imposer! Pardonnez-leur, dit Roxelane; les pauvres gens n'ont pas tort : de plus habiles s'y trompent. Du reste, le mal n'est pas grand. Que ne me rendez-vous la liberté, si vous ne me croyez pas digne des liojuieurs de l'esclavage?— ^ Oui, oui, je vous la rendrai cette liberté dont vous avez si bien usé. A ces mots, le sultan se retira furieux; et il disait en lui-même : Je l'avais bien prévu f{ue ce petit nez retroussé aurait fait quelque sottise.

On ne peut se peindre l'égarement où l'avait jeté l'imprudent aveu de Roxelane. Tantôt il veut qu'on la chasse, et tantôt qu'on l'enferme , et puis qu'on l'amène à ses pieds, et puis encore qu'on l'éloigné. Le grand Soliman ne sait plus ce cju'il dit. Seigneur, lui représenta l'eunuque, faut -il vous désespérer pour une bagatelle? Une de plus, une de moins; est-ce une chose si rare? D'ailleurs , qui sait si l'aveu qu'elle vous a fait n'était pas un artifice pour se faire renvoyer ? — Que dis-tu? cpioi, serait-il possible? C'est cela même. Il m'ouvre les yeux. On n'avoue point ces vérités. C'est une feinte , c'est une ruse. Ah ! la perfide ! Dissimulons à notre tour : je veux la pousser à

bout. Écoute : va lui dire.... que je lui demande à souper ce soir.... Mais non; fais venir la cantatrice : il vaut mieux la lui envoyer.

Délia fut chargée d'employer tout son art à £;asfner la confiance de Roxelane. Dès que celleci l'eut entendue: Quoi, lui dit -elle, jeune et belle comme vous êtes, il vous charge de ses messages, et vous avez la faiblesse de lui obéir! Allez, vous n'êtes pas digne d'être ma compatriote. Ah! je vois bien qu'on le gâte, et qu'il faut que je me charge seule d'apprendre à \ivre à ce Turc. Je vais lui envoyer dire que je vous retiens à souper; je veux qu'il répare son impertinence.— -^lais, madame, il trouvera mauvais.... — Lui! je voudrais bien voir qu'il trouvât mauvais ce que je trouve bon. — IMais il m'a semblé qu'il désirait de vous voir tête-à-téte. — Téte-àtéte ! Ah ! nous n'en sommes pas là ; et je lui ferai bien voir du pays avant que nous ayons rien de particulier à nous dire.

Le sultan fut aussi surpris que piqué d'apprendre qu'il aurait un tiers. Cependant il se rendit de bonne heure chez Roxelane. Dès qu'elle le vit paraître, elle courut au-devant de lui d'un air aussi délibéré que s'ils avaient été le mieux du monde ensemble. Voilà, dit-elle, un joli homme qui vient souper avec nous. Madame , vous voulez bien de lui? Avouez, Soliman, que je suis une boni^famie. Allons , approchez , saluez madame. Là, fort bien. A présent remerciez-moi : douce-

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monl; je iraimc j);is (luOii ;i|)|)inc sur la iccoHnaissance. A incrvcillo! je nous assiiic (|iril m\'loniu\ H n'a qnc deux leçons; voyez connue il a profilé! je ne désespère pas dcn faire quelrpu^ jour ini Français.

Ou'on s unaf^ine rétonnenieni <run sullan , et d'un snltan vainqueur de l'Asie, de se voir traiter comme nn écolier par nne esclave de dix-luiit ans. Elle lut pendant le souper d'une gaité, d'une folie inconcevable. Le snltan ne se possédait pas ^de joie. Il l'interrogeait snr les moeurs de l'Europe. Un tableau n'attendait pas l'antre. Nos préjugés, nos ridicules, nos travers, tout fut saisi, tout fut joué. Soliman croyait être à Paris. La bonne tête ! s'écriait-il , la bonne tête ! De l'Europe elle tomba sur l'Asie : ce fut bien pis. La mordue des bommes, l'imbécillité des femmes, l'ennui de leur société , la maussade gravité de leurs amours, rien ne lui était écbappé, quoiqu'elle n'eût rien vu qu'en passant. Le sérail eut son tour, et Roxelane commença par féliciter le sultan d'avoir imaginé le premier d'assurer la vertu des femmes par la nullité absolue des noirs. Elle allait s'étendre sur riionneur que lui ferait dans l'iiistoire cette circonstance de son règne; mais il la pria de l'épargner. Çà, dit-elle, je m'aperçois que j'occupe des moments précieux que Délia remplirait bien mieux. Mettez-vous à ses pieds pour obtenir un de ces airs qu'elle cbante , daBon, avec tant de goût et tant d'ame. Délia ne se fil

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point prier. Roxelane parut charmée ; elle demanda tout bas un mouchoir à Soliman : il lui en donna un , sans se douter de son dessein. Madame, dit -elle à Délia en le lui présentant, c'est de la part du sidtan que je vous donne le mouchoir; vous l'avez bien mérité. Oui, sans doute ! dit le sultan outré de dépit; et présentant sa main à la cantatrice, il se retira avec elle.

Dès qu'ils furent seuls : Je vous avoue, lui ditil, que cette étourdie me confond. Vous voyez le ton qu'elle a pris avec moi, je n'ai pas le courage de m'en fâcher; en un mot, j'en suis fou, et je ne sais comment m'y prendre pour la réduire. Seigneur, lui dit Délia, je crois avoir démêlé son caractère : l'autorité n'y peut rien ; vous n'avez plus que l'extrême froideur ou l'extrême galanterie. La froideur peut la piquer; mais je crains qu'il ne soit plus temps. Elle sait que vous l'aimez. Elle jouira en secret de la violence qu'il vous en coûtera, et vous reviendrez plutôt qu elle. Ce moyen d'ailleurs est triste et pénible; et s'il vous échappe lui moment de faiblesse, ce sera à recommencer. Eh bien ! dit le sultan , essayons de la galanterie.

Dans le sérail dès-lors chaque jour fut une nouvelle fête dont Roxelane était l'objet ; mais elle recevait tout cela comme un hommage qui lui était dû, sans intérêt et sans plaisir, avec une complaisance tranquille. Le sultan lui demandait quelquefois ; Comment avez-vous trouvé ces jeux ,

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CCS conccrls, rcs spoclacles? Assez l)ion, disait-* elle ; mais il \ iuaiu|uail rpicKiiic cliose. — El quoi .'-— dos lioniiiics cl do la lihcrlc.

Soliman «tail an désespoir : il eut recours à "Dclia. ]Ma loi, lui dit la musicienne, je ne sais pins ce qui peul la toucher, à moins (pic la gloire ue s'en mêle. Vous recevez demain les amJjassadeurs de vos alliés; ne ponnais-je ])as la mener voir cette cérémonie à travers un voile qui nous déroberait aux yeux de votre cour? Et croyezvous, dit le sultan, qu'elle y soit sensible? Je l'espère , dit Délia : les femmes de son pays aiment la gloire. Vous m'enchantez ! s'écria Soliman. Oui, ma chère Délia, je vous devrai mon bonheur.

Au retour de cette cérémonie, qu'il eut soin de rendre la plus pompeuse qu'il fut possible, il se rendit chez Roxelane. Allez, lui dit-elle, ôtezvous de mes yeux, et ne me revoyez jamais. Le sultan demeura immobile et muet d'étonnement. C'est donc ainsi, poursuivit-elle, que vous savez aimer? La gloire et les grandeurs, les seuls biens dignes de toucher une ame, sont pour vous seul ; la honte et l'oubli, les plus accablants de tous les maux, sont mon partage; et vous voulez que je vous aime! je vous hais plus que la mort. Le sultan voulut tourner ce reproche en plaisanterie. Rien n'est plus sérieux, reprit -elle. Si mon amant n'avait qu'une cabane, je partagerais sa cabane, et je serais contente; il a un trône, je yeux partager son trône, ou il n'est pas mon

amant. Si vous ne me croyez pas cligne de régner sur les Tmxs, renvoyez -moi dans ma patrie, oiï tontes les jolies femmes sont souveraines, et bien plus absolues que je ne le serais ici; car c'est sur les cœurs qu'elles régnent. L'empire du mien ne vous suffit donc pas? lui dit le sultan de l'air du monde le plus tendre. — Non, je ne veux point d'un cœur c[ui a des plaisirs que je n'ai pas. Ne me parlez plus de vos fêtes : jeux d'enfants que tout cela. Il me faut des ambassades. — Mais , Roxelane , ou vous êtes folle , ou vous rêvez. — Et que trouvez -vous donc de si extravagant à vouloir régner avec vous? Est -on faite de manière à déparer un trône? Et croyezvous qu'on eût moins de noblesse et de dignité que vous à assurer de sa protection ses sujets et ses alliés? Je crois, dit le sultan, que vous ferez tout avec grâce; mais il ne dépend pas de moi de remplir votre ambition; et je vous prie de n'y plus penser. — N'y plus penser? oli! je vous réponds que je ne penserai à autre chose, et que je ne vais plus rêver que sceptre, couronne, ambassade. Elle tint parole. Le lendemain matin elle avait déjà fait le dessin de son diadème; elle n'était plus indécise que sur la coideur du ruban qui devait l'attacher. Elle se fit porter des étoffes superbes pour ses habits de cérémonies; et dès que le si^tan j^arut, elle lui demanda son avis pour le choix. Il fit tous ses efforts pour la détourner de cette idée. Mais la contradiction la

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plongeait dans une tiislosso mortelle; el ponr 1 en retirer, il était ohligé de flatter son illusion. Alors elle devenait d'nne gaîté brillante. Il saisissait ees moments poni- lui |)arleT' d'amonr; mais, sans Ireonter, elle lui parlait politicpie. Tontes ses réponses étaient déjà préparées pour les harangues des députés sur son avènement à la couronne, l^lle avait même des projets de règlements pour les états du grand -seigneur. Elle voulait qu'on plantât des vignes et qu'on bâtit des salles d'opéra; qu'on suppriuïât les eunuques, parce qu'ils n'étaient bons à rien; qu'on enfermât les jaloux, parce qu'ils troid^laient la société; et qu'on bannît tous les gens intéressés, parce qu'ils devenaient des fripons tôt ou tard. Le sultan s'amusa quelque temps de ses folies; cependant il brûlait du plus violent amour, sans aucun espoir d'être heureux. Au moindre soupçon de violence elle devenait furieuse , et voulait se donner la mort. D'un autre côté, Soliman ne trouvait pas l'ambition de Roxelane si folle : car enfin, disaitil , n'cst-il pas cruel d'être seul privé du bonheur d'associer a mon sort une femme que j'estime et que j'aime? Tous mes sujets peuvent avoir une épouse légitime; une loi bizarre ne défend l'hymen que pour moi. Ainsi parlait l'amour; mais la politique le faisait taire. Il prit le parti de confier à Roxelane les raisons qui le retenaient. Je ferais, lui dit-il, mon bonheur de ne rien laisser manquer au vôtre ; mais nos mœurs. — Ce sont

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des contes. — Nos lois. — Ce sont des chansons. — Les prêtres. — De quoi se mêlent -ils? — Le peuple et les soldats. — Que leur importe? En seront-ils plus malheureux quand vous m'aurez pour épouse? Vous avez bien peu d'amour, si vous avez si peu de courage! Elle fit tant que Soliman eut honte d'être si timide. Il fait venir le muphti, le visir, le caïmacan, l'aga de la mer et celui des janissaires, et il leur dit : J'ai porté aussi loin que je l'ai pu la gloire du croissant; j'ai affermi la puissance et le repos de mon empire; et je ne veux, pour récompense de mes travaux, que jouir au gré de mes sujets d'un bonheur dont ils jouissent tous. Je ne sais quelle loi, qui ne nous vient pas du prophète, interdit aux sultans les douceurs du lit nuptial : je me vois par-là réduit à des esclaves que je méprise ; et j'ai résolu d'épouser une femme que j'adore. Préparez mon peuple à cet hymen. S'il l'approuve, je reçois son aveu comme un témoignage de sa reconnaissance ; mais s'il osait en murmurer, vous lui direz que je le veux. L'assemblée reçut les ordres du sultan dans un respectueux silence, et le peuple suivit cet exemple.

Soliman, transporté de joie et d'amour, vint prendre Roxelane pour la mener à la mosquée; et il disait tout bas en l'y conduisant : Est-il possible qu'un petit nez retroussé renverse les lois d'un empire!

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