L'AMOUR MÉCONTENT DE LUI-MEME
Xje ciel soit loué! dit Bélise en quittant le deuil de son époux : je viens de remplir lui devoir bien affligeant et bien pénible ; il était temps que cela finît. Se voir livrée, dès l'âge de seize ans, à un homme que l'on ne connaît pas; passer les plus beaux jours de sa vie dans l'ennui, la dissimulation, la servitude; être l'esclave et la viclime d'un amour qu'on inspire et qu'on ne saurait partager : quelle épreuve pour la vertu! Je l'ai subie : m'en voilà quitte ; je n'ai rien à me rcpro- ^ cher. Car enfui je n'ai point aimé mon époux; mais j'ai fait semblant de l'aimer, et cela est bien plus héroïque; je lui ai été fidèle malgré sa jalousie; en un mot, je l'ai pleuré : c'est, je crois, porter la bonté dame aussi loin qu'elle peut aller. Enfin, rendue à moi-même, je ne dépends plus que de ma volonté; et ce n'est que d'aujourd'hui que je vais commencer à vivre. Ah ! que mon cœur va s'enflammer, si quelqu'un parvient à me
plaire ! INIais consultons-nous bien avant que d'engager ce cœur; et ne courons, s'il est possible, ni le risque de cesser d'aimer, ni celui de cesser d'être aimée. Cesser d'être aimée! cela est difficile, reprit -elle en consultant son miroir; mais cesser d'aimer est encore pis. Le moyen de feindre long-temps un amour qu'on ne sent plus! je .n'en aiuais jamais la force. Quitter un homme ■après l'avoir pris est une effronterie qui me passe; et puis les plaintes, le désespoir, les éclats d'une rupture, tout cela est affreux. Aimons, puisque le ciel nous a donné un cœuf sensible ; mais aimons pour toute la vie, et ne nous flattons point sur ces goûts passagers, ces fantaisies capricieuses qu'on prend si souvent pour l'amour. J'ai le temps de choisir et de m'éprouver : il ne s'agit , pour éviter toute surprise , que de me former une idée bien claire et bien précise de l'amour. J'ai lu que l'amour est une passion qui de deux âmes n'en fait qu'une, qui les pénètre en même temps et les remplit l'une de l'autre, qui les détache de tout, qui leur tient lieu de tout, et qui fait de leur bonheur mutuel leur soin et leur désir unique. Tel est l'amour, sans doute; et d'après ces idées, il me sera bien aisé de distinguer, en moi-même et dans les autres, l'illusion de la réalité.
— Sa première é|)reuve se fit sur un jeune magistrat avec qui le partage de la succession de son époux l'avait mise en relation. Le président
58 r, OTVTT-S MORAUX.
fie Sovranc, avec une figure almal)le, un esprit cultivé, un (aractère doux et seusihle, était simple dans sa [)arure, naturel dans son maintien, modcsie dans ses propos. Il ne se piquait (Tclre connaisseur ni en équipages, ni en pompons. Il ne parlait point de ses chevaux aux femmes, ni de ses bonnes fortunes aux hommes. Il avait tous les talents de son élat sans ostentation, et tous les agréments d'un homme du monde sans ridicule. Il était le même au palais et dans la société: non qu'il opinât dans lui soupe, ni qui! plaisantât à l'audience'; mais comme il n'affectait rien, il n'était jamais déguisé.
Jiélise fut touchée d'un mérite si rare. Il avait gagné sa confiance; il obtint son amitié : et sous ce nom le cœur va bien loin. I^a succession du mari de Bélise étant réglée : Me serait-il permis, dit lui jour le président à la veuve, de vous demander une confidence? Vous proposez-vous de demeurer libre, ou le sacrifice de votre liberté fera-t-il encore lui heureux? Non, monsieur, lui dit-elle, j'ai trop de délicatesse pour faire jamais un devoir à personne de ne vivre que pour moi. Ce devoir serait bien doux, reprit le galant magistrat; et je crains bien que, sans votre aveu, plus d'un amant ne se l'impose. A la bonne heure, xtlit Hélise, qu'on m'aime sans y ctre obligé : c'est y]e plus flatteur de tous les honnnages. — Cependant, madame, je ne vous soupçonne point d'être coquette. — Oh! vous auriez tort : j'ai la coquet-
L E s C R U P IJ L F. 59
terie en horreur. — Mais vouloir êlre aimée sans aimer! — Et qui vous dit, monsieur, que je n'aimerai pas? On ne prend point de ces résolutions à mon âge. Je ne veux ni- gêner ni être gênée :. voilà tout. — Fort bien, vous voulez que l'engagement cesse où finira le penchant. — Je veux que Tun et l'autre soit éternel; et c'est pour cela que je veux éviter jusqu'à l'ombre de la con- I trainte. Je me sens capable d'aimer toute ma vie ' en liberté; mais, à vous parler vrai, je ne répon- ' drais pas d'aimer deux jours dans l'esclavage. Le président vit bien qu'il fallait ménager sa délicatesse, et se contenter avec elle de la qualité d'ami. Il eut la modestie de s'y réduire; et dès-lors tout ce que l'amour a de plus tendre fut mis en usage pour la toucher. Il y parvint. Je ne vous dirai point par quels degrés la sensibilité de Bélise était chaque jour plus émue; qu'il vous suffise de savoir qu'elle en était au point où la sagesse, en équilibre avec l'amour, n'attend plus qu'un léger effort pour laisser pencher la balance. Ils en étaient là, et ils étaient lête-à-tête. Les yeux du président, enflammés d'amoiu', dévoraient lés charmes de Bélise; il pressait tendrement sa main. Bélise tremblante respirait à peine. Le président la sollicitait avec l'éloquence passionnée du désir. Ah! président, lui dit -elle enfin, seriez-vous capable de me tromper? A ces mots, le dernier soupir de la pudeur semblait s'échapper de ses lèvres. Non, madame, lui dit-
6o r, ONT F, s MORAUX.
il, c'est mon cœur, c'est Tamour même qui vient de pniler par ma bouche; et que je meure à vos
pieds, si Comme il tombait aux pieds de
Bélisc, son genou porin sur une patte de Joujou^ le chien favori de Ja jeune veuve. Joujou fit un cri de douleur. Ah! monsieur, que vous êtes maladroit! s'écria lîélise avec un mouvement de colère. Le président rougit, et fut déconcerté. Il prit Joujou dans son sein, lui Ijaisa la partie offensée, lui demanda mille fois pardon, et le pria de soUiciter sa grâce. Joujou, revenu de sa douleur, rendit au président ses caresses. — Vous le voyez, madame, il a le cœur bon; il me pardonne : c'est lui bel exemple pour vous. Bélise ne répondit point. Elle était tombée dans une rêverie profonde et dans im sérieux glacé. Il voulut d'abord prendre ce sérieux pour lui badinage, et se remettre aux genoux de Bélise pour Tappaiser. De grâce, monsieur, levez-voys, lui ditelle : ces libertés me déplaisent, et je ne crois pas y avoir donné lieu.
Qu'on s'imagine l'étonnement du président. Il fut deux minutes confondu sans proférer une parole. Quoi! madame, lui dit-il enfin, serait-il possible qu'un accident aussi léger m'eût attiré (Votre colère? — Point du tout, monsieur; mais 'je puis, sans colère, trouver mauvais qu'on soit ']à mes genoux : c'est une situation qui ne convient qu'aux amants heureux ; et je vous estime trop pour vous soupçonner d'avoir osé prétendre
LE SCRIJPULF.. 61
à Tctre. Je ne vois point, madame, répliqua le président avec émotion, en qnoi un espoir fondé sur Tamoiu' me rendrait moins estimable : mais .oserai-je vous demander, puisque l'amour est un crime à vos yeux, quel est le sentiment que vous m'avez témoigné? — De l'amitié, monsieur, de l'amitié; et je vous prie très-fort de vous en tenir là. — Je vous demande pardon, madame, j'aurais juré que c'était autre chose; je vois bien que je ne m'y connais pas. — Cela se peut , monsieur ; bien d'autres C[ue vous s'y trompent. Le président ne put soutenir plus long-temps un caprice aussi étrange. Il sortit, le désespoir dans l'ame, et il ne fut point rappelé.
Dès que Célise fut seule : jX'allais-je pas faire
une belle folie? dit -elle avec dépit. J'ai vu le
.moment où ma faiblesse cédait à un homme que
je n'aimais pas. On a bien raison de dire qu'on
ne connaît rien moins que soi-même. J'aurais
juré que je l'adorais, quil n'était rien dont je ne
fusse disposée à lui faire le sacrifice; point du
tout : il lui arrive, sans le vouloir, de faire du
" mal à mon petit chien ; et cet amour si passionné
"fait place à la colère. Un chien me touche plus
-que lui, et je ne balance point à prendre parti
pour ce petit animal, contre l'homme du monde
que je croyais aimer le plus! N'est-ce point là
un amour bien vif, bien solide et bien tendre?
Et voilà comme nous prenons nos idées pour
des sentiments. On s'est échauffé la tète, et l'on
6a C () >; T F. s M O 11 \ Il \ .
'(roil a\()ii' le rniir cnnainiiK'; on pari de là poiw laire loiiU's sortes de sotlis^-s : rilliisioii cesse, le ' tié^oùl suiMeiil ; il laiit essuyer rennui d'être ' conslaiite sans ainoui', ou chaiiirer avec indécence. , Oh! mon cher Joujou^ (jne ne te dois-je pas? C'est loi (jiii mas dclronïpée : sans toi je serais peut-être en ce moment accablée de conlusiou et déchirée de remords.
,) Soit cpie lîélise aimât on n'aim;\t point le préi'sidcnl, car ces sortes de (|iiestions ne roulent ! guère que sur l'équivoque des termes, il est certain qu'à force de se dire (pi'elle ne l'aimait pas, elle parvint à s'en convaincre; et un jeune militaire acheva bientôt de le lui persuader. ^ ^^Lindor venait d'obtenir inie compagnie de cavalerie, au sortir des pages. La fraîclieur de la jeunesse, l'impatience du désir, l'étourderie et la légèreté, qui sont des grâces à seize ans, et des ridicules à trente, rendirent intéressant aux yeux de Bélise cet enfant bien né, qui avait l'honneur d'appartenir à la famille de son époux. Lindor Vaimait beaucoup lui-même, comme de raison; il savait qu'il était bien fait et d'une figure charmante. Il le disait quelquefois; mais il riait de si bon cœur après l'avoir dit, il montrait en riant une bouche si fraîche et de si belles dents, qu'on pardonnait ces naïvetés à son âge. Il mêlait d'ailleurs des sentiments si fiers et si nobles aux enfantillages de l'amour-propre , que tout cela ensemble n'avait rien que d'intéressant. Il voulait
avoir une jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille; il se regardait dans une glace, faisant Texcrcice à la prussienne. Il priait Bélise de lui prêter le Sopha couleur de rose, et liii demandait si elle avait lu le Polybe de Folard. Il lui tardait d'être au printemps pour avoir un habit délicieux en cas de paix, ou pour entrer en cam- - pagne s'il y avait guerre. Ce mélange de frivolité -et d'héroïsme est peut-être ce qu'il y a de plus "séduisant aux yeux d'une femme. Un pressentiment confus que cette jolie petite créature qui badine à une toilette, qui se caresse, qui se mire, va peut-être dans deux mois se précipiter à travers les batteries sur un escadron ennemi, ou grimper comme un grenadier sur une brèche minée; ce |)ressentiment donne aux gentillesses d'un petit -maître un caractère de merveilleux qui étonne et qui attendrit. Mais la fatuité ne sied qu'à la jeimesse militaire : c'est un avis que je donne en passant aux petits -maîtres de tous états.
Bélise fut donc sensible aux grâces naïves et légères de Lindor. Il s'était passionné pour elle dès la première visite. Un jeune page est pressé d'aimer. Ma belle cousine, lui dit-il un jour (car il la nommait ainsi à cause de leur alliance), je ne demande au ciel que deux choses : de faire mes premières amies contre lès Anglais , et avec VOU.S. Vous êtes un étourdi, lui dit -elle; et je vous conseUle de ne désirer ni l'un ni l'autre :
6/| ro NT K s M o n A V X.
l'un irnirivcin poiit-ètro (jiic liop lot, et 1 autre ir;uii\(Ma jamais. — Jamais! cela est bien foit, ma ix'lle cousine; mais je m'altendais à cette réponse; elle ne nie i"el)ulc point. Tenez, je gage qu'avant ma seconde campagne vous cesserez (Tètre cruelle. ,\ présent (jne je n'ai pour moi que mon âge cl ma ligure, nous me traitez comme un enlant; mais quand vous aurez entendu dire : Il s'est trouvé à telle affaire , son régiment a donné dans telle occasion, il s'est distingué, il a pris un poste, il a couru mille danoers; c'est alors que votre petit cœur palpitera de crainte, de plaisir, peut-être d'amour : que sait -on? si j'étais blessé, par exemple! Oh! cela est bien touchant! Pour moi, si j'étais femme, je voudrais que mon amant eût été blessé à la guerre. Je baiserais ses cicatrices, je trouverais une volu[)té infinie à les compter. Ma belle cousine, je vous montrerai les miennes : vous n'y tiendrez pas. — Allez, jeune fou, faites votre devoir en galant homme, et ne m'affligez pas par des présages qui me font trembler. — Voyezvous si je n'ai pas dit vrai? je vous fais trembler d'avance, xih! si la seule idée vous touche, que fera la réalité! Çà, ma belle cousine, vous pouvez vous fier à moi : ne me donnerez-vous point quelque à- compte sur les lauriers que je vais cueiliir?
C'étaient tous les jours de semblables folies. Bélise, qui faisait semblant d'eu rire, n'en était
pas moins sensiblement touchée; mais cette vivacité , qui faisait tant d'impression sur son ame , empêchait Lindor de s'en apercevoir. Il n'était ni assez éclairé, ni assez attentif pour observer en elle les gradations du sentiment, et pour en tirer avantage. Ce n'est pas qu'il ne fût aussi entreprenant que la politesse l'exige; mais un regard l'intimidait, et la crainte de déplaire balançait en lui l'impatience d'être heureux. Aussi deux mois se passèrent-ils en légères tentatives, sans aucun succès décidé. Cependant leur amour mutuel s'animait de plus en plus; et quelque faible que fût la résistance de Bélise, elle en était lasse ellemême, lorsque le signal de la guerre vint donner l'alarme aux amours.
A ce signal terriljle, tous leurs travaux sont suspendus. L'un s'envole sans attendre la réponse au billet le plus galant; l'autre manque au rendez-vous où l'on devait le couronner : c'est une révolution générale dans tout l'empire des plaisirs.
Lindor eut à peine le temps de prendre congé de Bélise. Elle s'était reproché cent fois les rigueurs qu'elle n'avait pas. Ce pauvre enfant, disait-elle, m'aime de toute son ame : rien de plus naturel ni de plus tendre que l'expression de ses sentiments ; il est fait à peindre ; il est beau comme le jour; il est étourdi : qui ne l'est pas à son âge? Mais il a le cœur excellent. Il ne tient qu'à lui de s'amuser : il trouverait peu de cruelles; cependant il ne voit que moi, il ne respire que pour
Contes Moraux, l. ^