‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 8 sur 46 · GC) C O IN T 1. S M O R A U X · texte numérisé non relu

GC) C O IN T 1. S M O R A U X

moi, il je \c Iraile avec une liauleuil Je ne

s;iis |);is tomiDciil il v liciil. .1 mnomc ([tic si j\M;iis à sa placo, je laisserais l)ioii vile celle Hélise si sévère s'ennuyer avec sa vertu : car enfin la sagesse est hoinie quelquefois; mais toujours de la sa£;(\sse! (.onnue elle faisait ces réflexions, on vint lui (lire que les négociations de la paix étaient lonipues, et que les officiers avaient ordre de rejoindre leurs corps sans différer d'un seul instant, A cette nouvelle, tout son sang se gela dans ses veines. Il va partir! s'écria-t-elle, le cœur saisi et pénétré; il va se battre! il va mourir peutêtre, et je ne le verrai plus! Lindor arrive en uniforme. Je viens vous dire adieu, ma belle cousine : je pars; nous allons nous voir de près avec l'ennemi. La moitié de mes voeux est remplie ; et j'espère qu'à mon retour vous remplirez l'autre moitié. Je vous aime bien , ma belle cousine ! souvenez -vous un peu de votre petit cousin : il reviendra fidèle , il vous en donne sa parole. S'il est tué, il ne reviendra pas; mais on vous remettra sa bague et sa montre. Vous voyez ce petit chien d'émail; il vous retracera mon image, ma fidélité, ma tendresse, et vous le baiserez quelquefois. En prononçant ces dernières paroles, il souriait tendrement, et ses yeux étaient mouillés de larmes. Bélise, qui ne pouvait plus retenir les siennes, lui dit de l'air du monde le plus affligé: Vous nous quittez bien gaîment, Lindor! Vous dites que vous m'aimez : sont -ce là les adieux

cVuii amant? Je croyais qu'il était affreux de s'éloigner de ce qu'on aime. Mais il n'est pas temps de vous faire des reproches : venez, embrassezmoi. Lindor, transporté, usa de cette permission jusqu'à la licence, et Bélise ne s'en fàclia point. Et à quand votre départ? lui dit-elle. — ^ Tout-àl'heure. — Tout-à-l'heure ! Quoi! vous ne soupez point avec moi! — Cela est impossible. — J'avais mille choses à vous dire. — Dites -les -moi bien vite : mes chevaux m'attendent. — Vous êtes bien cruel de me refuser une soirée! — Ah! ma belle cousine, je vous donnerais ma vie; mais il y va de mon honneur : mes heures sont comptées; il faut que j'arrive à la minute. Songez, s'il y avait une affaire, et que je n'y fusse point, je serais perdu : votre petit cousin ne serait pas digne de vous. Laissez-moi vous mériter.

Bélise l'embrassa de nouveau en le baignant de ses larmes. Allez, lui dit-elle, je serais au désespoir de vous attirer un reproche : votre honneur ui'est aussi cher que le mien. Soyez sage , ne vous exposez qu'autant que le devoir l'exige, et revenez tel que je vous vois. Vous ne me donnez pas le temps de vous en dire davantage ; mais nous nous écrirons : adieu. — Adieu, ma belle cousine. — Adieu, adieu, mon cher enfant.

C'est ainsi que parmi nous la galanterie est l'ame du point d'honneur, qui est celle de nos armées. Nos femmes n'ont pas besoin d'aller audevant de nos guerriers pour les renvoyer au

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combat; mais les mépris (loiil elles accablent iin lâche, el racciicil qu'elles loiit aux lumimes courageux, rendent leurs amants intrépides,

Bélise passa la luiil dans la pins profonde douleur; son lit fut baii^né de ses larmes. Le jour suivant elle écrivit à T.indor : tout ce Cju'une ame tendre et délicate peut inspirer de plus touchanl était exprimé dans sa lettre. O vous, qu'on élève si mal, qui vous apprend à si bien écrire? /La nature se plaît- elle à nous Immdier en vous

/-vengeant?

Lindor, dans sa réponse pleine de fçu et de désordre, exprimait tour-à-tour les deux passions de son ame : l'ardeur militaire et l'amour. L'impatience de bélise ne lui laissa aucun repos, qu'elle n'eut reçu cette réponse. Leur relation s'établit et se soutint sans interruption la moitié de la campagne; et la dernière lettre qu'on écri- ^ vait était toujours la plus vive; la dernière qu'on attendait était toujours la plus désirée.

Lindor, pour son malheur, eut un confident jaloux. Tu es enchanté, lui dit celui-ci, de la passion que tu inspires. Si tu savais à quoi tout cela tient! Je connais les femmes. Veux -tu faire

^ une épreuve sur celle que tu aimes? Ecris-lui que

^ tu as perdu un œil : je gage cju'elle te conseille

de prendre patience , et de l'oublier. Lindor, bien

sûr de son triomphe, consentit à cette épreuve;

,^0' -^«t, comme il ne savait pas mentir, son ami dicta

-cette lettre. Bélise fut au désespoir : l'image de

LE SCRUPULE. Cr)

Lrnclor vint s'offrir à son esprit, mais avec un œil de moins. Cette grande mouche noire le rendait méconnaissable. Quel dommage! disait -elle en soupirant. Ses deux yeux étaient si beaux! les miens les rencontraient avec tant de plaisir! l'amour s'y peignait avec tant de charmes ! Mais il n'en est que plus intéressant, et je dois l'en aimer davantage. Il doit être désolé : il tremble sur-tout de m'en paraître moins aimable. Ecrivons- lui pour le rassurer, pour le consoler, s'il est possible. C'était la première fois que Bélise avait été obligée de se dire, Ecrivons-lui. Sa lettre fnt froide malgré elle : elle s'en aperçut, la déchira, l'écrivit de nouveau. Les expressions étaient assez fortes; mais le tour en était contraint et le style recherché. Cette mouche noire, à la place d'un bel œil, lui offusquait l'imagination et lui glaçait le sentiment. Eh! cessons de nous flatter, dit -elle en déchirant une seconde fois sa lettre; ce pauvre enfant n'est plus aimé : un œil perdu boule\ erse mon ame. J'ai voulu faire riiéroïne, je suis une femmelette : n'affectons point des sentiments audessus de mon caractère. Lindor ne mérite pas qu'on le trompe. Il compte sur une ame généreuse et sensible ; si je ne le suis pas assez pour l'aimer encore, je dois l'être assez pour le désabuser : son mépris deviendra ma peine. Je suis désolée, lui écrivit- elle, et bien plus à plaindre que vous : vous n'avez perdu qu'un agrément, et je vais perdre votre estime , comme j'ai perdu

yO rO>"TF, s Mon /VIT \-,

l;i mienne. Je me croyais digne de vons aimer et d\lre aimée de vous; je ne le suis plus : mon cauu' se /lai lait d'être au-dessus des événements; un seul accidcnl m'a eliani^ée. Consolez- vous, monsieur : vous aurez toujours de quoi plaire à luu' femme raisonnable; et, après l'humiliant aveu que je viens de vous faire, vous n'avez plus à me rei^T'etter.

^Lindor fut au désespoir à la lecture de ce billet : le /nonsieiir sur-tout lui parut une injure atroce. y?/o/?.svV^//// s'écriait -il. Ah! la perfide! Son petit cousin, monsieur! On donne du monsieur à un borgne. Il alla trouver son ami. Je te l'avais bien dit, mon cher, lui dit le confident. Voilà le moment de te venger; si tu n'aimes mieux attendre la lin de la campagne, pour ménager à ton héroïne le plaisir de la surprise. Non, je veux la confondre dès aujourd'hui, lui dit le malheureux Lindor. Il lui écrivit donc qu'il était enchanté de l'avoir éprouvée ; que Monsieur avait encore ses deux yeux ; mais que ses yeux ne la verraient plus que comme la plus ingrate de toutes les femmes. Bélise fut anéantie, et prit dès ce moment le parti de renoncer au monde, et de s'ensevelir à la campagne. Allons végéter, disait-elle, je ne suis bonne c{u'à cela.

Dans le voisinage de cette campagne, était une espèce de philosophe dans la vigueur de lâge^ qui, après avoir joui de tout pendant six mois de l'année à la ville , venait jouir six mois de lui-même

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(]ans une solitiulc voluptueuse. Il rendit ses devoirs à Bélise, Vous avez, lui dit-elle, la réputation d'être sa£i;e; dites -moi quel est votre plan de vie? De plan, madame, je n'en eus jamais, répondit le comte de Pruli. Je fais tout ce qui m'amuse; je cherche tout ce que j'aime, et j'évite avec soin ce qui m'ennuie ou me déplaît. — Vivezvous seul? Voyez-vous du monde? Je vois quelquefois notre pasteur, à qui j'enseigne la morale ; je cause avec des laboureurs plus instruits que tous nos savants ; je donne le bal à de petites villageoises les plus jolies du monde ; je fais pour elles des loteries de dentelles et de rubans, et je marie les plus amoureuses. Quoi ! dit Bélise avec étonnement, ces gens-là connaissent l'amour? — Mieux que nous, madame, mieux que nous cent fois. Ils s'aiment comme des tourterelles : ils me donnent appétit d'aimer. — Vous avouerez cependant que cela aime sans délicatesse. Eh ! madame , la délicatesse est un raffinement de l'art : ils ont l'instinct de la nature ; et cet instinct les rend heureux. On parle d'amour à la ville ; on ne le fait que dans les champs. Ils ont en sentiment ce que nous avons en esprit. J'ai essayé , comme un autre, d'aimer et d'être aimé dans le monde ; le caprice , les convenances arrangent et dérangent tout : une liaison n'est qu'une rencontre. Ici le penchant fait le choix : vous verrez, dans les jeux que je leur donne, comme ces cœurs simples et tendres se cherchent sans le savoir , et

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s'nllircnt miitiiollciiiciit. Vous me finîtes, reprit lU'Iisc, un tahloau i\i: la cani])agne auquel je ne m'atlcudais pas. On dit ces gens-là si à plaindre! — Ils relaient, madame, il y a quelques années; mais j'ai le secret de rendre leur condition plus douce. Oh ! vous me direz votre secret, inteiiompit Bélise avec vivacité ; je veux aussi en faire usage. — Il ne tient qu'à vous. Le voici : j'ai c|uarante mille livres de rente; j'en dépense dix ou douze à Paris dans les deux saisons que j'y passe, huit ou dix dans ma maison de campagne ; et par cette économie, j'ai vingt mille livres à perdre sur les échanges que je fais. — Et quels échanges faites- vous? — J'ai des champs bien cultivés, des prairies bien arrosées, des vergers clos et plantés avec soin. — Hé bien ? — Hé bien , Lucas, Biaise, Nicolas, mes voisins et mes bons amis, ont des terreins en friche ou appauvris ; ils n'ont pas de quoi les cultiver : je leur cède les miens troc pour troc ; et la même étendue de terrein qui les nourrissait à peine , les enrichit dans deux moissons. La terre, ingrate sous leurs mains, devient fertile dans les miennes. Je lui choisis la semence , le plant, l'engrais, la culture qui lui convient, et dès qu'elle est en bon état, je pense à un nouvel écliange : ce sont là mes amusements. Cela est charmant, s'écria Bélise : vous savez donc l'agriculture?— Un peu, madame; je m'en instruis; je confronte la théorie des savants avec l'expérience des laboureurs ; je tâche de corriger ce que je vois d©

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tléfectueux dans les spéculations des uns , et dans la pratique des autres : c'est une étude amusante. — Ohi je le crois; et je veux m'y livrer aussi. Comment donc ! Mais vous devez être adoré dans tous ces cantons; ces pauvres laboureurs doivent vous regarder comme leur père. — Oui, madame, nous nous aimons beaucoup. — Je suis bien heureuse, monsieur le comte, que le hasard m'ait procuré un voisin tel que vous ! Voyons - nous souvent, je vous prie : je veux suivre vos travaux, prendre votre méthode, et devenir votre rivale dans le cœur de ces bonnes £;ens. — Vous n'aurez, madame, ni rivaux ni rivales par -tout où vous voudrez plaire, et lors même que vous ne le voudrez pas. .- "^ ' ' '

Telle fut leur première entrevue; et dès ce moment , voilà Bélise villageoise , tout occupée de l'agriculture, conversant avec ses fermiers, et ne lisant que la Maison rustique. Le comte l'invita à l'une des fêtes qu'il donnait les jours consacrés au repos , et la présenta à ses paysans comme une nouvelle bienfaitrice , ou plutôt comme leur souveraine. Elle fut témoin de l'amour et du respect qu'ils avaient pour lui. Ces sentiments se communiquent : il sont si naïfs et si tendres ! C'est le plus sublime de tous les éloges; et Bélise en fut touchée au point d'en être jalouse. Mais que cette jalousie était loin de la haine ! Il faut avouer, disait -elle, qu'ils ont bien raison de l'ai-

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