LIVRE IV
lisant répîtrc de d'Arnaud; et, passant à celle du roi, il lut un moment en silence et d'un air de pitié ; mais , quand il en fut à ces vers :
Voltaire est à son couchant ; Vous êtes à votre aurore ;
il fit un haut le corps, et sauta de son lit, bondissant de fureur : « Voltaire est à son couchant, et Baculard à son aurore ! et c'est un roi qui écrit cette sottise énorme ! Ah ! qu'il se mêle de régner! »
Nous avions de la peine, Thiriot et moi, à ne pas éclater de rire, de voir Voltaire en chemise, gambadant de colère, et apostrophant le roi de Prusse, « J'irai , disait-il , oui , j'irai lui apprendre à se connaître en hommes; » et dès ce momentlà son voyage fut décidé. J'ai soupçonné le roi de Prusse d'avoir voulu lui donner ce coup d'éperon, et sans cela je doute qu'il fiit parti, tant il était piqué du refus des mille louis, non point par avarice, mais de dépit de ne pas avoir obtenu ce qu'il demandait.
Volontaire à l'excès par caractère et par système, il avait même dans les petites choses une répugnance incroyable à céder et à renoncer à ce qu'il avait résolu. J'en vis encore avant son départ un exemple assez singulier. Il lui avait pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de chasse, et, un matin que j'étais chez lui, on lui en apporta un faisceau pour en choisir un. Il le
choisit; mais le iiiarcliaud xoiilait un louis de son couteau de chasse, et ^ (pilaire s'était mis dans la tète de n'en donner que dix-huit francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'im honnête homme, et qu'avec cette honne foi qui est peinte sur son front, il avouera qu'à dix-huit francs cette arme sera hien payée. Le marchand accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure ; mais il répond qu'en honnête homme il n'a qu'une parole; qu'il ne demande au juste que ce que vaut la chose, et qu'en la donnant à plus bas prix, il ferait tort à ses enfants. « Vous avez des enfants? lui demande Voltaire. — Oui, monsieur, j'en ai cinq, trois garçons et deux filles, dont le plus jeune a douze ans. — Eh bien! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles. J'ai des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bureaux; mais terminons cette petite affaire : voilà vos dixhuit francs; qu'il n'en soit plus parlé. » Le bon marchand se confondit en remerciements de la protection dont voidait l'honorer Voltaire ; mais il se tint à son premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un liard. J'abrège cette scène, qui dura un quart d'heure par les tours d'éloquence et de séduction que Voltaire cmplova inutilement, non pas à é[)argner six francs qu'il aurait donnés à un pauvre, mais à donner à sa volonté l'empire de
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la persuasion. Il fallut qu'il cédât lui-même, et, d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu qu'il avait tant de peine à lâcher. Le marchand, dès qu'il eut son compte, lui rendit grâces de ses bontés , et s'en alla.
« J'en suis bien aise, dis -je tout bas en le voyant partir. — De quoi,, me demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc èîes-vous bien aise?
— De ce que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt ses fds placés , ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu son couteau de chasse ce qu'il voulait, et vous l'avez payé malgré toute votre éloquence. — Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de Limosin?
— Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avait cédé, je crois que je l'aurais battu. — Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, après un moment de silence , que , si Molière avait été témoin d'une pareille scène , il en aurait fait son profit ? — Vraiment, lui dis-je, c'eût été le pendant de celle de M. Dimanche. » C'était ainsi qu'avec moi sa colère , ou plutôt son impatience , se terminait toujours en douceur et en amitié.
Comme à l'égard du roi de Prusse j'étais dans son secret, et que je croyais être aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de sincérité des caresses qu'il lui faisait , j'avais quelque pressentiment du mécontentement qu'ils auraient l'un de l'autre en se voyant de près. Une anie aussi impérieuse et un esprit aussi ardent ne
pouvaient guère être (<)nij)atibles, et j'avais Tespérance de voir l)ieiil«)t NOilaiic revenir plus mécontent (le rAlleniai;ne (|u'il ne Tétait de son pays; mais le nouveau dégoût qu'il éprouva en allant prendre congé du roi, et la colère qu'il en témoigna, ne me laissèrent plus celle illusion consolante. En sa cpialité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprès du roi de Prusse; mais le roi, |)our réponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans son dépit, dès qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet d'historiographe de France, et accepta sans son agré* ment la croix de l'ordre du IMérite dont le roi de Prusse le décora, pour l'en dépouiller peu de temps après.
L'exemple de tant d'amertumes et de tribulations répandues dans la vie de ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrière des lettres où j'étais engagé, et plus doux le repos obscur dont j'allais jouir à \ ersailles.
Ici finissent, grâce au Ciel, les égarements de ma jeunesse; ici commence pour moi le cours d'une vie moins dissipée, plus sage, plus égale, et sur-tout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractère, trop long-temps mobile et divers, va prendre i\n peu de consistance, et, sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence à régler mes mœurs.