‹ Œuvres complètesChapitre 104 sur 196 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

xIlPrès avoir vu M. de Marigny, mon premier soin, en arrivant à Versailles, fut d'aller remercier madame de Pompadour. Elle me témoigna du plaisir à me voir tranquille, et, d'un air de bonté, elle ajouta : « Les gens de lettres ont dans la tète un système d'égalité qui les fait quelquefois manquer aux convenances. J'espère, Marmontel, qu'à l'égard de mon frère vous ne les oublierez jamais. » Je l'assurai que mes sentiments étaient d'accord avec mes devoirs.

J'avais déjà fait connaissance avec M, de Marigny dans la société des intendants des Menus- Plaisirs, et, par eux, j'avais su quel était l'homme à qui sa sœur m'avait recommandé de ne manquer jamais. Quant à l'intention, j'étais bien sûr de moi ; la reconnaissance elle seule m'eût inspiré pour lui tous les égards que ma position et sa place exigeaient de la mienne; mais, à l'intention, il fallait ajouter l'attention la plus exacte à ménager en lui un amour-propre inquiet, ombrageux, susceptible à l'excès de méfiance et de soupçons. La faiblesse de craindre qu'on ne l'eslimât pas assez, et qu'on ne dît de lui, maligne-

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Tiienl et par envie, ce qu'il v avait à dire sur sa naissance et sa fortune; cette inquiétude, dis-je, était au point que, si, en sa présence, on se disait quchpies mots à l'oreille, il en était elTarouché. Attentif à guetter l'opinion (ju'on avait de lui, il lui arrivait souvent de parler de luimême avec une humilité feinte pour éprouver si l'on se plairait à fentendre se dépriser; et alors, pour peu qu'un soiuire ou un mot équivoque eût échappe, la blessure en était profonde et sans remède. Avec les qualités essentielles de riionnète homme, et quelques-unes même des qualités de l'homme aimable, de l'esprit, assez de culture, un goût éclairé dans les arts, dont il avait fait une étude (car tel avait été l'objet de son voyage en Italie); et, dans les mœurs, une droiture, une franchise, une probité rare, il pouvait être intéressant autant qu'il était aimable. Mais en lui l'humeur gâtait tout; et cette humeur était quehpiefois hérissée de rudesse et de brusquerie.

Vous sentez, mes enfants, combien j'avais à m'observer pour être toujours bien avec un homme de ce caractère; mais il m'était connu, et cette connaissance était la règle de ma conduite. D'ailleurs, soit à dessein, soit sans intention, il m'avertit, par son exemple, de la manière dont il voulait que je fusse avec lui. Etions-nous seuls, il avait avec moi fair amical, libre, enjoué, l'air enfin de la société où nous avions vécu

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ensemble. Avions-nous des témoins, et singulièrement pour témoins des artistes, il me parlait avec estime et d'un air d'affabilité; mais, dans sa politesse, le sérieux de l'homme en place et du supérieur se faisait ressentir. Ce rôle me dicta le mien. Je distinguai en moi le secrétaire des bâtiments de l'homme de lettres et de l'homme du monde, et, en public, je donnai aux deux Académies dont il était le chef, et à tous les artistes employés sous ses ordres, l'exemple du respect que nous devions tous à sa place. Personne, à ses audiences , n'avait le maintien , le langage plus tlécemment composé que moi. Tète à tète avec lui ou dans la société de nos amis communs, je reprenais l'air simple qui m'était naturel, jamais pourtant ni l'air ni le ton familier. Comme le badinage ne pouvait jamais être égal entre nous, je m'y refusais doucement. Il avait, dans l'esprit , certain tour de plaisanterie qui n'était pas toujours assez fin ni d'assez bon goût , et dont il aimait à s'égayer; mais il ne fallait pas s'y jouer avec lui. Jamais railleur n'a moins souffert la raillerie. Un trait plaisant qui l'aurait effleuré légèrement l'aurait blessé. Je vis donc qu'avec lui il fallait m'en tenir à une gaîté modérée, et je n'allai point au-delà. De son côté, lui, qui dans ma réserve, apercevait quelque délicatesse, voulut bien me tenir toujours un langage analogue au mien. Seulement quelquefois, sur ce qui le louchait, il semblait vouloir essayer mon senti-

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nient et ma pensée. Par exemple, lorscpi'il obtint, clans Torclie i\\\ Saint-Esprit, la charité qui le décorait, et rpie j'allai lui en faire compliment: « M. Marmontel, me dit -il, le roi me décrasse. » Je répondis, comme je le pensais, « que sa noblesse, à lui, était dans Famé, et valait bien celle du sang. » Une autre fois, revenant du spectacle, il me raconta qu'il y avait passé un mauvais moment; qu'étant assis au balcoii du lliéatre, et ne songeant qu'à rire de la petite pièce que Ton représentait, il avait tout-à-coup entendu l'un des personnages, un soldat ivre, qui disait : « Quoi! j'aurais une jolie sœur, et cela ne me vaudra rien, lorsque tant d'autres font fortune par leurs arrière -petites cousines?» «Figurezvous, ajouta-t-il, mon embarras et ma confusion! Heureusement le parterre n'a pas fait attention à moi. — Monsieur, lui répondis-je, vous n'aviez rien à craindre; vous justifiez si bien ce que l'on fait pour vous, cjue personne ne pense à le trouver mauvais. » Et, en effet, je lui voyais remplir si dignement sa place, qu'à son égard la faveur me semblait n'être que la simple équité.

Ce fut ainsi que je fus cinq ans sous ses ordres sans le plus léger mécontentement ni de son coté ni (lu mien, et qu'en quittant la place qu'il m'avait accordée, je le conservai pour ami. J'eus même le bonlieur de lui être utile plus d'une fois à son insu auprès de madame sa sœur, qui lui reprochait de la dureté dans les réponses néga-

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