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liers de Bourgogne, et suivait de l'œil ses tonneaux. J'étais de ses dîners , et j'y figurais assezbien.
Le premier commis de la guerre, Dubois , était celui qui avait pour moi l'amitié la plus francbe ; nous étions familiers ensemble au point de nous tutoyer. Il n'était point de service qu'il ne m'eût rendu dans sa place , si je lui en avais offert l'occasion; mais, pour moi personnellement, je ne songeais qu'à me réjouir, et, si je retirai quelque avantage de la société des premiers commis, ce fut sans y avoir pensé , et de leur propre mouvement. Vous allez en voir un exemple.
De ces laborieux sybarites , le plus vif, le plus séduisant , le plus voluptueux , avec la santé la plus frêle, était ce Cromot , qu'on a vu depuis si brillant sous tant de ministres. La facilité , l'agrément, la prestesse de son travail, et sur-tout sa dextérité les captivaient en dépit d'eux-mêmes.
Il était, quand je le connus, le secrétaire intime et favori de M. de Machault. C'était une liaison que bien des gens m'auraient enviée , mais dont l'agrément faisait seul le prix dont elle était pour moi. Dans le même temps, la fortune, qui se mêlait de mes afliiires à mon insu, me fit rencontrer à Versailles la bonne amie de Bouret , fermier général , qui tenait le portefeuille des emplois , connaissance non moins utile. Cette femme, qui fut bientôt mon amie, et qui l'a été jusques à son dernier soupir , était la spirituelle ,
l'aimable madame Filleul, l-lle était retenue à souper à Versailles, et j'étais invité à souper avec elle : je m'en excusai en disant que j'étais oblij^é de me rendre à Paris. Elle, aussitôt, m'ottrit de m'y mener, et j'acceptai une place dans sa voiture. La connaissance faite, elle parla de moi à son ami Bouret , et lui donnu vraisemblablement quelque envie de me connaître. Ainsi se disposaient pour moi les circonstances les plus favorables au plus cher objet de mes vœux.
Ma sœiu' aînée était en âge d'être mariée , et quoique je n'eusse qu'une bien petite dot à lui donner, il se présentait pour elle dans mon pays nombre de partis convenables. Je préférai celui qui, du côté des mœurs et des talents, m'était connu pour le meilleur; et mon choix se trouva le même que ma sœur aurait fait en suivant son inclination. Odde,mon condisciple, avait été dès le collège un modèle de piété, de sagesse, d'application. Son caractère était doux et gai, plein de candeur, et d'une égalité parfaite; incorruptible dans ses mœurs , et toujours semblable à lui-même. Il vit encore ; il est à-peu-près de mon âge; et je ne crois pas qu'il y ait au monde une ame plus pure. Il n'y a eu pour lui de changement et de passage que de l'Age de l'innocence à l'âge de la vertu. Son père, en mourant, lui avait laissé peu de bien, mais pour héiilage un ami rare et précieux. Cet ami , dont M. Turgot m'a fait souvent l'éloge, était un M. de Maie-
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saigne , vrai philosophe , qui , dans noire a ille isolée, presque solitaire , passait sa vie à lire Tacite, Plutarque , Montaigne, à prendre soin de ses domaines et à cidtiver ses jardins. « Qui croirait, me disait M. Turgot,que, dans ujie petite ville duLimosin,nn tel homme serait caché? En matière de gouvernement, je n'en ai jamais vu de plus instruits ni de plus sages. » Ce fut ce digne ami de M. Odde, qid me fit pour lui la demande de la main de ma sœur; j'en fus flatté; mais dans sa lettre je crus entrevoir l'espérance qu'Odde, par mon crédit, obtiendrait un emploi. Je répondis que je ferais pour lui tout ce qui me serait possible ; mais que , mon crédit n'étant pas tel qu'on le croyait dans ma province , je n'étais sûr de rien moii-méme , et que je ne promettais rien. M. de Malesaigue me répliqua que ma bonne foi valait mieux que des assurances légères, et le mariage fut conclu.
Ce fut un mois après que , Bouret venant travailler avec le ministre des finances pour remplir les emplois vacants, je dhiai avec lui chez son ami CromoV. Difficilement aurait -on réuni deux hommes d'un esprit naturel plus vif, plus preste , plus fertile en traits ingénieux que ces deux hommes-là. Dans Cromot , cependant , l'on voyait plus d'aisance , de grâce habituelle et de facilité. Daus Bouret, plus d'ardeur dans le désir de plaire, et de bonheur dans l'a -propos. Tous les deux, furent, à ce dîner, d'une gaîté qui l'a-
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nima , et an Ion de l;i(|n(llo je fus bientôt moimême; mais, an sortir de table, Honret (léj)loya une lonj^ne liste d'aspirants aux emplois vacants et de solliciteurs pour eux. Ces solliciteurs étaient tous gens considérables. C'étaient le duc un tel, la marquise une telle, les princes du sang, la famille royale ; en un mot , la ville et la cour. « Où en suis-je donc, moi, m'écriai-je, qui, en mariant ma sœur à un jeune bomme instruit, versé dans les affaires, plein d'esprit et de sens, et, de plus, honnête bomme, lui ai donné pour dot l'espérance d'obtenir un emploi par mon faible crédit? je vais lui écrire de ne pas s'en flatter. — Pourquoi, me dit Bouret, pourquoi jouer à votre sœur le mauvais tour d'affliger son mari ? l'amour triste est bien froid, laissez -leur l'espérance , c'est un bien , en attendant mieux. »
Ils me quittèrent pour aller travailler avec le ministre, et, quand je fus retiré chez moi , un garçon de bureau vint, de leur part, me demander les noms dejpi.on beau -frère. Le soir même il eut un emploi. Je n'ai pas besoin de vous dire quel fut le lendemain l'élan de ma reconnaissance. Ce fut l'époque d'une longue amitié entre Bouret et moi. J'en parlerai plus à loisir.
L'emploi donné à M. Odde me parut cependant et trop oiseux et trop obscur pour un homme de son talent. Je l'échangeai contre un emploi plus difficile et de moindre valeur, afin qu'en se faisant connaître , il pût contribuer à