‹ Œuvres complètesChapitre 110 sur 196 · LIVRE V. J.^'S · texte numérisé non relu

LIVRE V. J.^'S

et le mépris des gens de bien. Vous avez la bonté de vouloir dédommager mon beau-frère; mais moi , après avoir passé pour un menteur impudent, me rendrez-vous , madame, la réputation d'honnête homme , la seule dont je sois jaloux ? Vos bienfaits effaceront -ils la tache qu'elle aura reçue ? Dédommagez , madame , ces autres protégés de l'emploi qu'un moment d'oubli vous a fait leur promettre. Il vous est très-facile de leur en procurer un plus avantageux; mais ne me faites pas, à moi, un tort irréparable, et qui me réduirait au dernier désespoir. » Elle voulut me persuader d'attendre , et que ma sœur n'y perdrait rien ; mais je persistai à lui dire « que c'était l'emploi de Saumur que je m'étais vanté d'avoir, et que je n'en voulais point d'autre, dût- il être cent fois meilleur. » A ces mots, je me retirai, et l'emploi me fut accordé.

J'avais , comme on le voit , et comme on va le voir encore , pour faire ma propre fortune , des facilités qui auraient pu exciter mon ambition ; mais ayant pourvu au bien-être de ma famille , j'étais si content , si tranquille , que je ne désirais plus rien.

Ma société la plus intime, la plus habituelle à Versailles , était celle de madame de Chalut , femme excellente , de peu d'esprit , mais de beaucoup de sens, et d'une douceur, d'une égalité, d'une vérité de caractère inestimable. Après avoir été femme de chambre favorite de la première

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daiiphine, elle avnil p;issé à la seconde, et elle en était plus chérie encore. Cette princesse n'avait point d'amie plus fidèle, plus tendre, plus sincère, ou, pour mieux dire, c'était la seule amie véritable qu'elle eut en France. Aussi son cœur lui était -il ouvert jusques au fond de ses plus secrètes pensées , et , dans les circonstances les plus délicates et les plus difficiles, elle n'eut qu'elle pour conseil, j)our consolation, pour appui. Ces sentiments d'estime, de confiance et d'amitié s'étaient communiqués de l'ame de la daiiphine à celle du dauphin. L'un et l'autre , pour marier mademoiselle Yaranchan ( c'était son nom de fille ), et pour la doter richement, étaient déterminés à vendre leurs bijoux les plus précieux , si le contrôleur-général ne les en eût pas empêchés, en obtenant du roi un bon de fermiergénéral pour celui qu'elle épouserait. C'est dire assez quel était son crédit auprès de ses maîtres, et je puis ajouter qu'il n'y avait rien qu'elle n'eût fait pour moi; j'ai été son ami vingt ans, et je ne lui ai rien demandé. Je m'étais fait de l'amitié une idée si noble et si pure, j'en avais moi-même dans l'ame un sentiment si généreux , que j'aurais cru la profaner et l'avilir que d'y mêler aucune vue d'ambition, et autant madame de Chalut aurait été pour moi prodigue de ses bons offices, autant je croyais digne de moi d'être avec elle rliscret et désintéressé.

Je ne laissais pas de saisir les occasions de

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