‹ Œuvres complètesChapitre 111 sur 196 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

faire ma cour à ses maîtres, mais seulement pour lui complaire; et, si quelquefois je faisais des vers pour eux, ce n'était jamais qu'elle qui me les inspirait. A ce propos, je me souviens d'une scène assez singulière.

Madame de Chalut, après son mariage, n'avait pas laissé d'être encore au service de la daupliine; elle n'en était même que plus assidue auprès d'elle. Cette princesse l'aimait tant , que ses absences l'affligeaient. Elle tenait donc habituellement sa maison à Versailles ; et toutes les fois que j'y allais , avant que d'y être établi , cette maison était la mienne. La convalescence du dauphin, après sa petite-vérole, y fut célébrée par une fête , et j'y fus invité. Je trouvai madame de Chalut rayonnante de joie et ravie d'adniiration pour la conduite de sa maîtresse , qui , nuit et jour, sous les rideaux du lit de son époux, lui avait rendu les soins les plus tendres durant sa maladie. Le récit animé qu'elle m'en fit me pénétra. Je fis des vers sur ce sujet touchant ; l'intérêt du tableau fit le succès du peintre, et ces vers eurent à la cour au moins la faveur du moment, le mérite de l'a- propos. En les lisant, le prince et la princesse en furent touchés jusqu'aux larmes. Madame de Chalut fut chargée de me dire combien cette lecture les avait attendris, et qu'ils seraient bien aises de me voir pour me le témoigner eux-mêmes. « Trouvez-vous, me dit-elle, demain à leur dîner; vous serez content de l'ac-

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cueil qu'ils se proposent de vous faire. » Je ne niaiiqnai pas de m'y. rendre. Il y avait peu de monde. J'étais placé vis-à-vis d'eux, à deux pas de la table, bien isolé et bien en évidence. En IDC \()\aiil, ils se parlèrent à l'oreille , puis levèrent les yeux sur moi, et puis se parlèrent encore. Je les voyais occupés de moi; mais l'un et l'autre alternativement semblaient laisser expirer sur leurs lè^res ce qu'ils avaient envie de me dire. Ainsi , le temps du dîner se passa jusqu'au moment où il fidlut m'en aller comme tout le monde. Madame de Chalul avait servi à table, et vous jugez combien cette longue scène muette lui avait causé d'impatience. J'allais dîner chez elle, et nous devions nous réjouir ensemble de l'accueil que l'on m'aurait fait. J'allai l'attendre, et, lorsqu'elle arriva : «Eh bien! madame, lui demandai-je, ne dois-je pas être bien llatté de tout ce qu'on m'a dit d'obligeant et d'aimable? — Savezvous,me répondit -elle, à quoi leur dîner s'est passé? A s*înviter l'un l'autre à vous parler, sans que ni l'un ni l'autre en ait eu le courage. — Je ne me croyais pas, lui dis-je,un personnage aussi imposant que je le suis, et certes, je dois être fier du respect que j'imprime à M. le dauphin et à madame la dauphine. » Ce contraste d'idées nous parut si plaisant , que nous en rîmes de bon cœur, et je me tins pour dit tout ce qu'on avait eu rinlonlicju de me dire.

L'espèce de bienveillance (|ue l'on avait pour

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