‹ Œuvres complètesChapitre 116 sur 196 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

elle, d'autant plus sérieux qu'elle était plus riante, timide et tremblant à sa voix, lui dont le caractère avait de la fierté, de la force et de l'énergie, troublé lorsqu'elle lui parlait, la regardant dun air souffrant, lui répondant d'une voix faible, mal assurée et presque éteinte, et, au contraire, en son absence, déployant sa belle physionomie, causant bien et avec chaleur, et se livrant, avec toute la liberté de son esprit et de son ame, à Fenjouement de la société, rien ne ressemblait plus à la situation d'un amant traité avec rigueur et dominé avec empire. Cependant ils passaient leur vie ensemble dans l'union la plus intime, et, bien évidemment, il était l'homme auquel nul autre n'était préféré. Si ce personnage d'amant malheureux n'eût duré que peu de temps, on l'aurait cru joué; mais, plus de quinze ans de suite il a été le même; il Ta été depuis la mort de M. de Marchais comme de son vivant, et jusqu'au moment où sa veuve a épousé M. d'Angiviller. Alors la scène a changé de face; toute l'autorité a passé à l'époux; et ce n'a plus été, du côté de l'épouse, que déférence et complaisance, avec l'air soumis du respect. Je n'ai rien observé en ma vie de si singulier dans les moeurs, que cette mutation volontaire et subite qui fut depuis, pour l'un et l'autre, un sort également iieureux.

Leurs sentiments pour moi furent toujours parfaitement d'accord ; ils sont encore les mêmes. Les miens, pour eux, ne varieront jamais.

Parmi mes (lélassi-iiiciils, je n'ai pas conijjic le spectacle, dont j'avais cependant toute facilité de jouir au théâtre de la cour; mais jV allais rarement, et je n'en parle ici que pour manpier l'époque d'une révolution intéressante dans l'art de la déclamation.

Il V avait long-temps que, sur la manière de déclamer les vers tragiques, j'étais en dispute réglée avec mademoiselle Clairon. Je trouvais , dans son jeu, trop d'éclat, trop de fougue, pas assez de souplesse et de variété, et sur-tout une force qui, n'étant pas modérée, tenait plus de l'emportement que de la sensibilité. C'est ce qu'avec ménagement je tâchais de lui faire entendre. « Vous avez, lui disais-je, tous les moyens d'exceller dans votre art; et toute grande actrice que vous êtes, il vous serait facile encore de vous élever au-dessus de vous-même, en les ménageant davantage ces moyens que vous prodiguez. Yous m'opposez vos succès éclatants et ceux que vous m'avez valus; vous m'opposez l'opinion et les suffrages de vos amis; vous m'opposez l'autorité de M. de \'oltaire, qui, lui-même, récite ses vers avec emphase, et qui prétend que les vers tragiques veulent, dans la déclamation, la même pompe que dans le style; et moi, je n'ai à vons opposer qu'un sentiment irrésistible, qui médit que la déclamation, comme le style, peut être noble, majestueuse, tragique avec simplicité; f[ue l'expression, pour être vive et profondément

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