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pénétrante , veut des gradations , des nuances , des traits imprévus et soudains qu'elle ne peut avoir lorsqu'elle est tendue et forcée. » Elle me disait quelquefois avec impatience, que je ne la laisserais pas tranquille qu elle n'eût pris le ton familier et comique dans la tragédie. « Eh ! non , mademoiselle, lui disais-je, vous ne l'aurez jamais, la nature vous la défendu; vous ne l'avez pas même au moment où vous me parlez; le son de votre voix, l'air de votre visage, votre prononciation, votre geste, vos attitudes, sont naturellement nobles. Osez seulement vous fier à ce beau naturel ; j'ose vous garantir que vous en serez plus tragique. »
D'autres conseils que les miens prévalurent, et las de me rendre inutilement importun , j'avais cédé, lorsque je vis l'actrice revenir tout-à-coup d'elle-même à mon sentiment. Elle venait jouer Roxane au petit théâtre de Versailles. J'allai la voir à sa toilette, et, pour la première fois, je la trouvai habillée en sultane. Sans panier, les bras demi-nus, et dans la vérité du costume oriental, je lui en fis mon compliment. « Vous allez, me dit-elle, être content de moi. Je viens de faire un voyage à Bordeaux; je n'y ai trouvé qu'une très-petite salle ^il a fallu m'en accommoder. Il m'est venu dansgla pensée d'y réduire mon jeu et d'y faire l'essai de cette déclamation simple que vous m'avez tant demandée. Elle y a eu le plus grand succès. Je vais en essayer encore ici
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sur ce petit tlicàho. Allez nrentendic. Si elle y réussit (le même, atlieu l'aiicieiiiie déclamation. »
L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne tut plus l'actrice, ce lut Roxane elle-même que l'on crut voir et entendre. L'étonnement , l'illusion, le ravissement fut extrême. On se demandait : Où sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil. Je la revis après le spectacle, je voulus lui parler du succès qu'elle venait d'avoir. «Et ne voyez-vous pas, me dit-elle, qu'il me ruine? Il faut dans tous mes rôles que le costume soit observé : la vérité de la déclamation tient à celle du vêtement; toute ma riche garde-robe de théâtre est dès ce moment réformée; j'y perds pour dix mille écus d'habits; mais le sacrifice en est fait : vous me verrez ici dans huit jours jouer Electre au naturel, comme je viens de jouer Roxane. »
C'était l'Electre de Crébillon. Au lieu du panier ridicule et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce rôle, elle y parut en simple habit d'esclave, échevclée, et les bras chargés de longues chahies. Elle y fut admiraljle; et, quelque temps après, elle fut plus sublime encore dans l'Electre de Voltaire. Ce rôle, que Voltaire lui avait fait déclamer avec une^amentation conliuuelle et monotone, parlé p^s naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même, puisqu'on le lui enleii(l;int jouer sur son théâtre de l'crncv, o!i elle l'alla voir, il s'écria, baigné de
larmes et transporté d'admiration: Ce n'est pu:, moi qui ai fait cela, cest elle; elle a créé son rôle. Et, en effet, par les nuances infinies qu'elle V avait mises, par l'expression qu'elle donnait aux passions dont ce rôle est rempli, c'était peut-être celui de tous où elle était le plus étonnante.
Paris, comme Versailles, reconnut dans ces changements le véritable accent tragique et le nouveau degré de vraisemblance que donnait à l'action théâtrale le costume bien observé. Ainsi, dès -lors, tous les acteurs furent forcés d'abandonner ces tonnelets, ces gants à franges, ces perruques volumineuses, ces chapeaux à plumets, et tout cet attirail fantasque qui , depuis si longtemps, choquait la vue des gens de goût. Lckain lui-même suivit l'exemple de mademoiselle Clairon, et dès ce moment -là leurs talents perfectionnés furent en émulation el dignes rivaux l'un de l'autre.
L'on conçoit aisément qu'ini mélange d'occupations paisibles et d'amusements variés m'aurait plus que dédommagé des plaisirs de Paris; mais, pour surcroît d'agrément, j'avais encore la liberté dy aller, quand je voulais, passer le temps que me laissait le devoir de ma place. M. de Marigny Ir.i-mème, à la sollicitation de mes anciennes connaissances, m'invitait à les aller voir.
Je ne laissais pas de remarquer dans sa conduite à mon égard une particularité dont peut-être la fierté d'un autre ne se fnt point accoiunMKlée,
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mais dont un peu de pliil()S()[>liio me faisait sentir la raison. Hors de chez lui, celait riioninie du monde qui se plaisait le plus à vivre en société avec moi. A dîner, à souper chez nos amis communs, il jouissait plus que moi-même de l'estime et de l'amitié que Ton me témoignait ; il en était flatté , il en était reconnaissant. Ce fut par lui que je fus mené chez madame Geolfrin , et , pour l'amour de lui, je fus admis chez elle au diner des artistes comme à celui des gens de lettres ; enfin, dès que je cessai d'être secrétaire des bâtiments, connue on le verra dans la suite, personne ne me témoigna plus d'empressement à m'avoir et pour convive et pour ami. Eh bien ! tant que j'occupai sous ses ordres cette place de secrétaire, il ne se permit pas une seule fois de m'mviter à dîner chez lui. Les ministres ne mangeaient point avec leurs commis; il avait pris leur étiquette; et, s'il eût fait une exception en ipa faveur, tous ses biueaux en auraient été jaloux et mécontents. Tl ne s'en exj)licpia jamais avec moi; mais on vient de voir qu'il avait la bonté de me le faire assez entendre.
Les années que je passais à Versadles étaient celles où l'esprit philosophique avait le plus d'activité. D'Alembert et Diderot en avaient arboré renseigne dans l'immense atelier de l'Encyclopédic,ct tout ce qu'il y avait de plus distingué ])armi les gens de lettres .s'y était rallié autour d'eux. Voltaire, de retour de Berlin, d'où il avait
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fait chasser le malheureux d'Arnaud, et où il n'avait pu tenir lui-même, s'était retiré à Genève, et, de là, il soufflait cet esprit de liberté, d'innovation, d'indépendance , qui a fait depuis tant de progrès. Dans son dépit contre le roi , il a\ ait fait des imprudences; mais on en fit une bien plus grande, lorsqu'il voulut rentrer dans sa patrie , de l'obliger à se tenir dans un pays de liberté. La réponse du roi, quil reste où il est, ne fut pas assez réfléchie. Ses attaques n'étaient pas de celles qu'on arrête aux frontières. Versailles, où il aurait été moins hardi qu'en Suisse et qu'à Genève, était l'exil qu'il fallait lui donner. Les prêtres auraient dû lui faire ouvrir cette magnifique prison , la même c[ue le cardinal de Richelieu avait donnée à la haute noblesse.
En réclamant son titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , il tendait lui-même le bout de chaîne avec lequel on l'aurait attaché si on avait voulu. Je dois ce témoignage à madame de Pompadour , cpie c'était malgré elle qu'il était exilé. Elle s'intéressait à lui, elle m'en demandait quelquefois des nouvelles; et, lorsque je lui répondais cpiil ne tenait qu'à elle d'en savoir de plus près : « Eh ! non , il ne tient pas à moi , » disait-elle avec un soupir.
C'était donc de Genève que Voltaire animait les coopérateurs de TEncyclopédie. J'étais du nombre, et mon plus grand plaisir, toutes les fois que j'allais à Paris, était de me trouver réuni
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;ivec eux. D'Alcmhcrl cl Diderot étnienl conlcnts (le mon travail , et nos relations serraient de plus en plus les nœuds (Tune amitié c[ui a duré autant que leur vie; plus intime, plus tendre, plus assiduement cultivée avec d'Alembert; mais non moins vraie, non moins inaltérable avec ce bon Diderot, que j'étais toujours si content de voir et si cliarmé d'entendre.
Je sentis enfin, je l'avoue, que la distance de Paris à Versailles mettait de trop longs intervalles aux moments de bonheur que me faisait goûter la société des gens de lettres. Ceux d'entre eux que j'aimais , que j'honorais le plus , avaient la bonté de me dire que nous étions faits pour vivre ensemble, et ils me présentaient l'Académie française comme une perspective qui devait attirer et fixer mes regards. Je sentais donc de temps en temps se réveiller en moi le désir de rentrer dans la carrière littéraire ; mais , avant tout , je voulais me donner une existence libre et sure , et madame de Pompadour et son frère auraient été bien aises de me la procurer. En voici la preuve sensible.
En 1757, après l'attentat commis sur la personne du roi, et ce grand mouvement du ministère, où M. d'Argenson et M. de Machault furent renvoyés le même jour, M. Rouillé ayant obtenu la surintendance des post(^s, dont le secrétariat était un bénéfice simple de deux mille écus d'appointements , possédé par le vieux