LIVRE V. 3o
lendez pas que la nécessité le commande , on qn'un autre que vous l'opère; vous en perdriez le mérite, et Ton vous accuserait seule du mal que vous n'auriez pas fait. Toutes les persormes qui vous sont attachées ont les mêmes inquiétudes et forment les mêmes vœux que moi. »
Elle me répondit qu'elle avait du courage, et qu'elle voulait que ses amis en eussent pour elle et comme elle ; qu'au reste , elle me savait gré du zèle que je lui témoignais ; mais que je fusse plus tranquille, et qu'on travaillait dans ce moment à tout pacifier. Elle ajouta qu'elle parlerait ce jourlà même à M. Rouillé, et me dit de venir la voiile lendemain matin.
(c Je n'ai rien de bon à vous apprendre , me dit -elle en me revoyant; la survivance de Mon- ,crif est donnée. C'est la première chose que le nouveau surintendant des postes a demandée au roi, et il l'a obtenue en faveur de Gandin, son ancien secrétaire. Voyez s'il y a quelque autre chose que je puisse faire pour vous. «
Il n'était pas facile de trouver une place qui me convînt autant que celle-là. Je crus pourtant, peu de temps après, être sûr d'en obtenir une qui me plaisait davantage, parce que j'en serais créateur, et que j'y laisserais des traces honorables de mes travaux. Ceci m'engage à faire connaître un persoiniage qui a brillé comme un météore, et dont l'éclat, quoique bien affaibli, n'est pas encore éteint. Si je ne parlais que de
■Mémoiifs. T. "^^
moi, tout serait bientôt dit; mais, comme Thisloire (le ma vie est une pronioiiade que je fais faire à mes enfants, il faut bien qu'ils remarquent les passants avec qui j'ai eu des rapports dans le monde.
L'abbé de Bernis , échappé du séminaire de Saint - Sulpice , où il avail mal réussi, était un poëte galant, bien joufflu , bien frais, bien poupin , et qui , avec le gentil Bernard , amusait de ses jolis vers les joyeux soupers de Paris. Voltaire l'appelait la bouquetière du Parnasse , et dans le monde , plus familièrement , on l'appelait Babet, du nom d'une jolie bouquetière de ce temps-là. C'est de là, sans autre mérite , qu'il est parti pour être cardinal et ambassadeur de France à la cour de Rome. Il avait inutilement sollicité auprès de l'ancien évèque de Mirepoix ( Boyer ) une pension sur quelque abbaye. Cet évéque, qui faisait peu de cas des poésies galantes , et qui savait la vie que menait cet abbé , lui avait durement déclaré que, tant que lui ( Boyer) serait en place, il n'avait rien à espérer ; à quoi l'abbé avait répondu : Monseigneur , f attendrai , mot qui courut dans le monde et fit fortune. La sienne consistait alors en un canonicat de Brioude , qui ne lui valait rien, attendu son absence, et en un petit bénéfice simple, à Boulogne-sur-Mer , qu'il avait eu je ne sais comment.
Il en était là, lorsqu'on apprit qu'aux rendezvous de chasse de la foret <io Senart , la belle