LIVRE V. 3o
madame crEstioles avait été l'objet des attentions du roi. Aussitôt l'abbé sollicite la permission d'aller faire sa cour à la jeune dame, et la comtesse d'Estrade, dont il était connu , obtient pour lui cette faveur. Il arrive à Estioles par le coche d'eau , son petit paquet sous le bras. On lui fait réciter ses vers ; il amuse , il met tous ses soins à se rendre agréable , et , avec cette superficie d'esprit et ce vernis de poésie qui était son unique talent , il réussit au point qu'en l'absence du roi il est admis dans le secret des lettres que s'écrivent les deux amants. Rien n'allait mieux à la tournure de son esprit et de son style que cette espèce de ministère. Aussi dès que la nouvelle maîtresse fut installée à la cour, l'un des premiers effets de sa faveur fut-il de lui obtenir une pension de cent louis sur la cassette et un logement aux Tuileries , qu'elle fit meubler à ses frais. Je le vis dans ce logement , sous le toit du palais , le plus content des hommes , avec sa pension et son meuble de brocatelle. Comme il était bon gentilhomme, sa protectrice lui conseilla de passer du chapitre de Brioude à celui de Lyon; et, pour celui-ci, elle obtint, en faveur du nouveau chanoine , une décoration nouvelle. En même temps il fut l'amant en titre et déclaré de la belle princesse de Rohan; ce qui le mit dans le grand monde sur le ton d'homme de qualité , et toutà-coup il fut nommé à l'ambassade de Venise. Là il reçut honorablement les neveux du pape
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3o8 MÉMOIRES.
Ganganelli, et par l;t il se procura la faveur de la cour (le Rome. Rappelé de Venise pour èlre des conseils du roi, il conclut, avec le comte de Starcniberg, le traité de Versailles : en récompense, il obtint la place de ministre des affaires étraufifères que lui céda M. Rouillé, et, peu de temps après , le chapeau de cardinal à la nomination de la cour tle Vienne.
Au retour de son ambassade , je le vis , et il me traita comme avant ses prospérités, cependant avec une teinte de dignité qui sentait un peu l'excellence , et rien n'était plus naturel. Après qu'il eut signé le traité de Versailles , je lui en fis compliment, et il me témoigna que je l'obli- «erais si, dans luie épître adressée au roi, je célébrais les avantages de cette grande et heureuse alliance. Je répondis qu'il me serait plus facile et plus doux de lui adresser la parole à lui-même. [1 ne me dissimula point qu'il en serait flatté. Je fis donc cette épître ; il en fut content , et son amie madame de Pompadour en fut ravie ; elle voulut que cette pièce fût imprimée et présentée au roi; ce qui ne déplut point à l'abbé négociateur ' je passe sous silence les ambassades d'Espagne et de Vienne auxquelles il fut nommé, et où il n'alla point, ayant mieux à faire à Versailles). Bientôt après, il eut besoin , dans une occasion pressante, d'un lionmie sûr, discret et diligent, qui écrivît d'un bon style, et il me fit Thonneur d'avoir recours à moi; voici dans quelles circon-