LIVRE V. Su
je l'y trouverais disposé. Ce fut sur ces trois bases que j'établis mon projet et mon espérance.
Je savais que, dans ce tem[)s-là, le dépôt des affaires étrangères était lui cahos que les plus anciens commis avaient bien de la peine à débrouiller. Ainsi, pour un nouveau ministre, quel qu il fût , sa place était mie longue école. En parlant de Bernis lui-même, j'avais entendu dire à Bussy, l'un de ces vieux commis: « Voilà le onzième écolier qu'on nous donne à l'abbé de la Ville et à moi; et cet écolier était le maître que M. le Daupbin avait pris pour lui enseigner la politique ; choix bien étrange dans un prince qui semblait vouloir être solidement instruit !
J'aurais donc bien servi et le ministre, et le dauphin, et le roi, et l'Etat lui-même, si, dans ce cahos du passé , j'avais établi l'ordre et jeté la lumière. Ce fut ce que je proposai dans un mémoire précis et clair que je présentai à l'abbé de Bernis.
Mon projet consistait d'abord à démêler et à ranger les objets de négociations suivant leurs relations diverses, à leur place à l'égard des lieux, à leur date à l'égard des temps. Ensuite, d'époque en époque, à commencer d'un temps plus ou moins reculé, je me chargeais d'extraire de tous ces portefeuilles de dépêches et de mémoires ce qu'il y aurait d'intéressant, d'en former successivement un tableau historique assez développé pour y suivre le cours des négociations, et y
observer l'esprit des difféi entes cours, le système des cabinets, la politique des conseils, le caractère des ministres, celui des rois et de leurs règnes; en un mot , les ressorts qui , dans tel ou tel temps , avaient remué les puissances. Tous les ans, trois volumes de ce cours de diplomatique aiu'aient été remis dans les mains du ministre ; et peutêtre, écrits avec soin, auraient- ils été pour le dauphin lui-même une lecture satisfaisante. Enfin , pour rendre les objets plus présents , un livre de tables figurées aurait fait voir d'un coup d'œil, et sous leur rapport, les négociations respectives , et leurs effets simidtanés dans les cours eX les cabinets de l'Europe. Pour ce travail immense , je ne demandais que deux commis , un logement au dépôt même, et de quoi vivre frugalement chez moi. L'abbé de Bernis parut charmé de mon projet. « Donnez -moi ce mémoire , me dit-il, après en avoir entendu la lecture ; j'en sens l'utilité et la bonté plus que vous-même. Je veux le présenter au roi. » Je ne doutai pas du succès; je l'attendis; je l'ai tendis en vain; et, lorsque impatient d'en savoir l'effet , je lui en demandai des nouvelles : « Ah! me dit -il d'un air (Ustrait,en entrant dans sa chaise pour aller au conseil, cela tient ;i un arrangement général sui' lequel il n'y a rien de décidé encore. » (^ct arrangement a eu lieu depuis, f.e roi a fait construire deux hôtels, l'un pour le dépôt de la guerre, Tau Ire pour le dépôt de la politique. Mon projet
,1 été exécuté, du moins en partie, et un aulrc que moi en a recueilli le fruit. Sic vos^ non volns. Après cette réponse de l'abbé de Bernis, je le vis encore une lois, ce fut le jour où, en babit de cardinal, en calotte rouge , en bas rouges, et avec im rochet garni du plus riche point d'Angleterre, il allait se présenter au roi. Je traversai ses antichambres, entre deux longues haies de gens vêtus à neuf d'écarlate, et galonnés d'or. En entrant dans son cabinet, je le trouvai glorieux comme un paon , plus joufflu que jamais , s'admirant dans sa gloire , sur-tout ne pouvant se lasser de regarder son rochet et ses bas ponceau. « Ne suis -je pas bien mis, me demanda- 1- il ? — Fort bien, lui dis-je ; l'éminence vous sied à merveille, et je viens, monseigneur, vous en faire mon compliment. — Et ma livrée, comment la trouvez-vous? — Je l'ai prise, lui dis-je, pour la troupe dorée cpii venait vous complimenter. » Ce sont les derniers mots que nous nous soyons dits.
Je me consolai aisément de ne lui rien devoir, non -seulement parce cpie je n'avais vu en lui qu un fat sous la pourpre, mais parce que bientôt je le vis malhonnête et méconnaissant envers sa créatrice; car rien ne pèse tant que la reconnaissance, lorsqu'on la doit à des ingrats.
Plus heureux que lui, je trouvai dans l'étude et dans le travail la consolation des petites rigueurs que j'essuyais de la fortune ; mais , comme
je liai jamais eu \c caractère bien ^toiqiip, jf payais moins paliemment à la nature le tribut de douleur qu'elle m'imposait tous les ans. Avec une santé habituellement bonne et pleine, j'étais sujet à un mal de tête d'une espèce très-singulière. Ce mal s'appelle le clavus ; le siège en est sons le sourcil. C'est le battement d'une artère dont chaque pulsation est un coup de stylet qui semble percer jusqu'à l'ame. Je ne puis exprimer quelle en est la douleur; et, toute vive et profonde qu'elle est, un seul point en est affecté. Ce point est, au-dessus de l'œil, l'endroit auquel répond le pouls d'une artère intérieure. J'explique tout ceci pour mieux vous faire entendre un phénomène intéressant.
Depuis sept ans, ce mal de tète me revenait au moins une fois par année, et durait douze à quinze jours, non pas continuellement, mais par accès, comme une fièvre, et tous les jours à la même heure, avec peu de variation; il durait environ six heures, s'annonçant par une tension dans les veines et les fibres voisines, et par des battements non pas plus pressés, mais plus forts, de l'artère où était la douleur. En commençant, le mal était presque insensible; il allait en croissant, et diminuait de même jusqu'à la fin de l'accès; mais, durant quatre heures au moins, il était dans toute sa force. Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que, l'accès liiii, il ne restait pas trace de douleur dans celte partie, et que ni le reste du
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jour, ni la nuit suivante, jusques au lendemain à l'heure du nouvel accès, je n'en avais aucun ressentiment. Les médecins que j'avais consultés s'étaient inutilement appliqués à me guérir. Le quinquina, les saignées du pied, les liqueurs émollientes, les fumigations, ni les stemutatoires , rien n'avait réussi. Quelques-uns même de ces remèdes, comme le quinquina et le muguet, ne faisaient qu'irriter mon mal.
Un médecin de la reine , appelé Malouin , homme assez habile, mais plus Purgon que Purgon lui-même, avait imaginé de me faire prendre en lavements des infusions de vulnéraire. Cela ne me fit rien; mais, au bout de son période accoutumé, le mal avait cessé. Et voilà Malouin tout glorieux d'une si belle cure. Je ne troublai point son triomphe; mais lui, saisissant l'occasion de me faire une mercuriale : « Eh bien! mon ami, me dit-il, croirez-vous désormais à la médecine et au savoir des médecins ? » Je l'assurai que j'y croyais très-fort. « Non, reprit-il, vous vous permettez quelquefois d'en parler un peu légèrement; cela vous fait tort dans le monde. Voyez, parmi les gens de lettres et les savants, les plus illustres ont toujours respecté notre art; » et il me cita de grands hommes. « Voltaire luimême, ajouta -t -il, lui qui respecte si peu de chose, a toujours parlé avec respect de la médecine et des médecins. — Oui, lui dis-je, docteur, mais un certain Molière! — Aussi, me dit-il en
me regardant d'iin œil fixe, et en me serrant h [)<)ignet, aussi comment est-il mort?»
Pour la septième année enfin, mon mal m'avait repris, lorsqu'un jour, au fort de l'accès, je vis entrer chez moi Genson , le maréchal des écuries de la dauphine. (ienson, sur les objets relatifs à son art, donnait à l'Encyclopédie des articles très- distingués. Il avait fait une élude particulière de l'anatomie comparée de l'homme et du cheval; et non -seulement pour les maladies, mais pour la nourriture et l'éducation des chevaux , j)ersonne n'était plus instruit ; mais peu exercé dans l'art d'écrire, c'était à moi qu'il avait recours pour retoucher un peu son style. Il vint donc avec ses papiers dans un moment où, depuis trois heures, j'éprouvais mon supplice : « M. Genson, lui dis -je, il m'est impossible de travailler avec vous aujourd'hui ; je souffre trop cruellement. » Il vit mon œil droit enflammé, et toutes les fibres de la tempe et de la paupière palpitantes et frémissantes. Il me demanda la cause de mon mal, je lui dis ce que j'en savais; et, après quelques détails sur ma complexion, sur ma façon de vivre, sur ma santé habituelle : « Est-il possible , me dit-il , qu'on vous ait laissé si long-temps souffrir un mal dont il était si f;icile de vous guérir? — Hé quoi, lui dis -je avec étonnement, en sauriez-vous le remède? — Oui, je le sais, et rien n'est plus simple. Dans trois jours vous serez guéri, et dès demain vous serez