LIVRE VI
Après sa banqueroute, réfugié au Temple, lieu •le franchise alors pour les débiteurs insolvables, comme il y recevait tous les jours des mémoires de créanciers : « Me voilà , disait-il , logé au temple des mémoires. » Quand son hydropisie fut sur le point de l'étouffer, le vicaire du Temple étant venu lui administrer l'extrême -onction ; <c Ah! monsieur l'abbé, lui dit-il, vous venez me graisser les bottes; cela est iinitile, car je m'en vais par eau. » Le même jour il écrivit à son ami Collé; et, en lui souhaitant la bonne année par des couplets sur l'air :
Accompagné de plusieurs autres.
il terminait ainsi sa dernière gaîté :
De ces couplets soyez content, Je vous en ferais bien autant Et plus qu'on ne compte d'apôlres ; Mais , cher Collé , voici l'instant Où certain fossoyeur m'attend , Accompagné de plusieurs autres.
Le bon homme Panard, aussi insouciant que son ami , aussi oublieux du passé et négligent de l'avenir, avait plutôt dans son infortune la tranquillité d'un enfant que l'indifférence d'un philosophe. Le soin de se nourrir, de se loger, de se vêtir, ne le regardait point; c'était l'affaire de ses amis, et il en avait d'assez bons pour mériter cette confiance. Dans les mœurs, comme dans l'esprit, il tenait beaucoup du naturel simple et naïf de La Fontaine. Jamais l'extérieur n'annonça
Mémoires, l. "^^
moins de délicatesse; il en avait pourtant dans la pensée et dans l'expression. Plus d'inie fois à table, et, eonnne on dit, entre deux vins, j'avais vu sortir de cette masse lourde et de celte épaisse enveloppe des couplets impromptu pleins de facilité, de finesse et de grâce. Lors donc cpTen rédigeant le Mercure du mois j'avais besoin de qnelcpies jolis vers, j'allais voir mon ami Panard. « Fouillez , me disait-il , dans la boite à perruque, w Cette boîte était en effet un vrai fouillis où étaient entassés pèle-mèle, et griffonnés sur des chiffons, les vers de ce poëte aimable. En voyant presque tous ses manuscrits tachés de vin, je lui en faisais le reproche. « Prenez, prenez y me disaitil, c'est là le cachet du génie, w 11 avait pour le vin une affection si tendre, qu'il en parlait toujours comme de l'ami de son cœur; et, le verre à la main , en regardant l'objet de son culte et de ses délices, il s'en laissait émouvoir au point que les larmes lin en venaient aux yeux. Je lui en ai vu répandre pour mie cause bien singulière; et ne prenez pas pour un conte ce trait qui achèvera de vous peindre un buveur. ^ Après la mort de son ami Galet, l'ayant trouvé sur mon chemin , je voulus lui marquer la part que je prenais à son ^Si^icûon : <.i Ah l monsieur , me dit -il, elle est bien vi\>e et bien profonde! Un ami de trente ans , avec qui Je passais ma vie! A la promenade y au spectacle , au cabaret, toujours ensemble! Je V ai perdu; je ne chanterai plus , je