‹ Œuvres complètesChapitre 135 sur 196 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

ne boirai plus avec lui. Il est mort; je suis seul au monde. Je ne sais plus que devenir. En se plaignant ainsi, le bon homme fondait en larmes, et jnsqne-là rien de plus naturel; mais voici ce qu'il ajouta : « Fous savez qu'il est mort au Temple? Xj suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe ! Ah ! monsieur , ils me l'ont mis sous nue gouttière , lui qui y depuis l'âge de raison y n'avait pas bu un verre d'eau ! »

Vous allez à-présent me voir vivre à Paris avec des gens de moeurs bien différentes, et j'aurais une belle galerie de portraits à vous peindre, si j'avais pour cela d'assez vives couleurs ; mais je vais du moins essayer de vous en crayonner les traits.

J'ai dit que , du vivant de madame de Tencin , madame Geoffrin Fallait voir, et la vieille rusée pénétrait si bien le motif de ses visites , qu'elle disait à ses convives : « Savez-vo^is ce que la Geoffrin vient faire ici? elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire. » En effet, à sa mort, une partie de sa société, et ce qu'il en restait de mieux (car Fontenelle et Montesquieu ne vivaient plus ) avait passé dans la société nouvelle ; mais celle-ci ne se bornait pas à cette petite colonie. Assez riche pour faire de sa maison le rendez -vous des lettres et des arts, et, voyant que c'était pour elle un moyen de se donner dans sa vieillesse une amusante société , et une existence honorable, madame Geoffrin avait fondé

34 o M i: AI o I i; i: .s.

cIkv. clJo (l(Mi\' (liiicrs, l'iiii le Iniuli , j>t)iir les arlisles; l'autre le mercredi), pour les gens de lettres; et, une chose assez remarqual)le , cest que, sans aucune teinture ni des arts, ni des lettres, cette femme qui de sa vie n'avail rien lii ni rien appris qu'à la volée, se trouvant au milieu de Tune ou de l'autre société , ne leur était point étrangère ; elle y était même à son aise ; mais elle avait le bon esprit de ne parler jamais que de ce qu'elle savait très-bien, et de céder, sur tout le reste, la parole à des gens instruits, toujours poliment attentive, sans même paraître ennuyée de ce qu'elle n'entendait pas; mais plus adroite encore à présider, à surveiller, à tenir sous sa main ces deux sociétés naturellement libres, à marquer des limites à cette liberté, et à l'y ramener par un mot, par un geste, comme un fil invisible , lorsqu'elle voulait s'échapper : « Allons , voilà qui est bien , » était commimément le signal de sagesse qu'elle donnait à ses convives ; et quelle que fut la vivacité d'une conversation qui passait la mesure, chez elle on pouvait dire ce cpie Virgile a dit des abeilles ;

m motus animorum, atqite hœc ccrtamina tanta Pulveris e.rigui jactu compressa quiesccnt.

C'était un <?aractèrc singulier que le sien , et difficile à saisir et à peindre, parce qu'il était tout en demi-teintes et en nuances; bien décidé |)Ourtant , mais sans aucun de ces traits marquanlii

par où le naturel se distingue et se défniit. Elle était bonne , mais peu sensible ; bienfaisante , mais sans aucun des charmes de la bienveillance ; impatiente de secourir les malheureux, mais sans les voir, de peur d'en être émue; sûre et fidèle amie et même officieuse, mais timide, inquiète en servant ses amis , dans la crainte de compromettre ou son crédit ou son repos. Elle était simple dans ses goûts, dans ses vêtements, dans ses meubles, mais recherchée dans sa simplicité, ayant jusqu'au raffinement les délicatesses du luxe , mais rien de son éclat ni de ses vanités. Modeste dans son air , dans son maintien , dans ses manières, mais avec un fond de fierté et même un peu de vaine gloire. Rien ne la flattait plus que son commerce avec les grands. Chez eux , elle les voyait peu ; elle y était mal à son aise; mais elle savait les attirer chez elle avec une coquetterie imperceptiblement flatteuse , et , dans l'air aisé, naturel, demi-respectueux et demifamilier dont ils y étaient reçus, je croyais voir un adresse extrême. Toujours libre avec eux , toujours sur la limite des bienséances, elle ne la passait jamais. Pour être bien avec le Ciel , sans être mal avec son monde , elle s'était fait une espèce de dévotion clandestme : elle allait à la messe comme on va en bonne fortune ; elle avait un appartement dans un couvent de religieuses et une tribune à l'église des Capucins , mais avec autant de mystère que les femmes galantes de

34"^ M i. MOIRES.

ce temps-là avaient des petites maisons. Toulr sorte de faste lui réj)iiguait. Sou plus grand soin était de ne faire aucun bruit. Elle désirait vivement d'avoir de la célébrité et de s'acquérir unigrande considération dans le monde; mais elle la voulait tranquille. Un peu semblable à cet Anglais vaporeux qui croyait être de verre, elle évitait comme autant d'écueils tout ce qui l'aurait exposée au choc des passions humaines, et de là sa mollesse et sa timidité, sitôt qu'un bon office demandait du courage. Tel homme pour qui de bon cœur elle aurait délié sa bourse, n'était pas sûr de même que sa langue se déliât, et, sur ce point, elle se donnait des excuses ingénieuses. Par exemple, elle avait pour maxime que, lorsque dans le monde on entendait dire du mal de ses amis, il ne fallait jamais prendre vivement leur défense et tenir tcte au médisant ; car c'était le moyen d'irriter la vipère et d'en exalter le venin. Elle voulait qu'on ne louât ses amis que très- sobrement et par leurs qualités, non par leurs actions; car en entendant dire de quelqu'un qu'il est sincère et bienfaisant, chacun peut se dire à soi-même : et moi aussi, je suis bienfaisant et sincère. « Mais, disait-elle, si vous citez de lui un procédé louable, une action vertueuse, comme chacun ne peut pas dire en avoir fait autant, il prend cette louange pour un reproche , et il cherche à la déprimer. » Ce qu'elle estimait le plus dans un ami, c'était une prudence attentive

à ne jamais le compromettre, et, pour exemple , elle citait Bernard, l'homme en effet le plus froidement compassé dans ses actions et dans ses paroles. « Avec celui-là, disait-elle, on peut être Iranquille , personne ne se plaint de lui ; on n'a jamais à le défendre. » C'était un avis pour des tètes un peu vives comme la mienne, car il y en avait plus d'une dans la société; et, si quelqu'un de ceux qu'elle aimait se trou\'ait en péril ou dans la peine, quelle qu'en fiit la cause, et qu'il eût tort ou non , son premier mouvement était de l'accuser lui-même : sur quoi, trop vivement peut-être, je pris un jour la liberté de lui dire qu'il lui fallait des amis infaillibles et qui fussent toujours heureux.

L'un de ses faibles était l'envie de se mêler des affaires de ses amis, d'être leur confidente, leur conseil et leur guide. En l'initiant dans ses secrets et en se laissant diriger et quelquefois gronder par elle, on était sur de la toucher par son endroit le plus sensible; mais l'indocilité, même respectueuse, la refroidissait sur-le-champ, et , par un petit déj^it sec , elle faisait sentir combien elle en était piquée. Il est vrai que, pour se conduire selon les règles de la prudence , on ne pouvait mieux faire que de la consulter. Le savoir-vivre était sa suprême science : sur tout le reste , elle n'avait que des notions légères et communes; mais, dans l'étude des mœurs et des usages , dans la connaissance des hommes et sur-

l'i/l MKMOIRIS.

tout des femmes, elle était profonde et capable d'en donner de bonnes lerons. Si donc il se mêlait un peu d'amour -propre dans celte envie de conseiller et de conduire, il y entrait aussi de la bonté, du désir d'être utile, et de la sincère amitié.

A legard de son esprit, quoique uniquement cultivé par le commerce du monde , il était fin , juste et perçant. Un goût naturel , un sens droit lui donnait en parlant le tour et le mot convenables. Elle écrivait purement , simplement et d'un style concis et clair, mais en femme qui avait été mal élevée, et qui s'en vantait. Dans un charmant éloge qu'a ftiit d'elle votre oncle, vous lirez qu'un abbé italien étant venu lui offrir la dédicace d'une grammaire italienne et française : « A moi, monsieur, lui dit-elle, la dédicace d'une grammaire ! à moi qui ne sais pas seulement l'orthographe ! » C'était la pure vérité. Son vrai talent était celui de bien conter; elle y excellait, et volontiers elle en faisait usage pour égaver la table; mais sans apprêt, sans art et sans prétention , seulement pour donner l'exemple ; car des moyens qu'elle avait de rendre sa société agréable, elle n'en négligeait aucun.

De cette société, l'homme le plus gai, le plus animé, le plus amusant dans sa gaîté, c'était d'Alembert. Après avoir passé sa matinée à chiffrer de l'algèbre , et à résoudre des problêmes de dynamique ou d'astronomie, il sortait de chez;

Page 1