LIVRE VI. 3JÎ
sa vitrière comme un écolier échappé du collège » ne demandant qu'à se réjouir; et, par le tour vif et plaisant que prenait alors cet esprit si lumineux , si profond, si solide, il faisait oublier en lui le philosophe et le savant, pour n'y plus voir que l'homme aimable. La source de cet enjouement si naturel était une ame pure , libre de passions, contente d'elle-même, et tous les jours en jouissance de quelque vérité nouvelle qui venait de récompenser et de couronner son travail ; privilège exclusif des sciences exactes , et que nul autre genre d'études ne peut obtenir pleinement.
La sérénité de Mairan et son humeur douce et riante avaient les mêmes causes et le même principe. L'âge avait fait pour lui ce que la nature avait fait pour d'Alembert. Il avait tempéré tous les mouvements de son ame ; et ce qu'il lui avait laissé de chaleur n'était plus qu'en vivacité dans un esprit gascon, mais rassis, juste et sage, d'un tour original , et d'un sel doux et fin. Il est vrai que le philosophe de Béziers était quelquefois soucieux de ce qui se passait à la Chine ; mais , lorsqu'il en avait reçu des nouvelles par quelques lettres de son ami le père Parennin, il en était rayonnant de joie.
O mes enfants! quelles âmes que celles qui ne sont inquiètes que des mouvements de l'écliptique, ou que des moeurs et des arts des Chinois! Pas un vice qui les dégrade, pas un regret qui
les (létrisse, pas une passion qui les attriste et les tourmcnto; elles sont libres, de cette liherlé qui est la compagne de la joie, et sans laquelle il n'y eut jamr.is de j)ure et durable gaîté.
Marivaux aurait bien xoulu aNoir aussi celte lunnenr enjouée; mais il avait dans la tète une affaire qui le préoccupait sans cesse et lui donnait l'air soucieux. Comme il avait acquis par ses ouvrages la réputation d'esprit subtil et raffiné , il se croyait obligé d'avoii- toujours de cet espritlà , et il était continuellement à faffùt des idées susceptibles d'opposition ou d'analyse, pour les faire jouer ensemble ou pour les mettre à l'alambic. Il convenait que telle cliose était vraieyw^^w'rt un certain point ou sous certain rapport ; mais il y avait toujours quelque restriction , quelque distinction à faire , dont lui seul s'était aperçu. Ce travail d'attention était laborieux pour lui, souvent pénible pour les autres; mais il en résultait quelquefois d'iieureux aperçus et de brillants traits de lumière. Cependant, à l'inquiétude de ses regards, on voyait qu'il était en peine du succès qu'il avait ou qu'il allait avoir. Il n'y eut jamais, je crois, d'amour-propre plus délicat, plus chatouilleux et plus craintif; mais comme il ménageait soigneusement celui des autres, on respectait le sien; et seulement on le plaignait de ne pouvoir pas se résoudre à être simple et naturel.
Chastellux,dont l'esprit ne s'éclaircissait jamais assez, mais qui en avait beaucoup, et en qui des