LIVRE VI
lueurs Irès-vives perçaient de temps en temps la légère vapeur répandue sur ses pensées, Chastell ux apportait dans cette société le caractère le plus liant et la candeur la plus aimable. Soit que, se défiant de la justesse de ses idées, il cherchât à s'en assurer , soit qu'il voulût les nettoyer au creuset de la discussion, il aimait la dispute et s'y engageait volontiers , mais avec grâce et bonne foi; et sitôt que la vérité reluisait à ses yeux, que ce fût de lui-même ou de vous qu'elle vînt, il était content. Jamais homme n'a mieux employé son esprit à jouir de l'esprit des autres. Un bon mot qu'il entendait dire , lui trait ingénieux, un bon conte fait à -propos le ravissait ; on l'en voyait tressaillir d'aise; et, à mesure que la conversation devenait plus brillante , les yeux de Chastellux et son visage s'animaient : tout succès le flattait comme s'il eut été le sien. L'abbé Morellet, avec plus d'ordre et de clarté, dans un très -riche magasin de connaissances de toute espèce, était, pour la conversation, une source d'idées saines, pures, profondes, qui, sans jamais tarir , ne débordait jamais. Il se montrait à nos dîners avec une ame ouverte, un esprit juste et ferme , et dans le cœur autant de droiture que dans l'esprit. L'un de ses talents, et le plus distinctif , était un tour de plaisanterie finement ironique , dont Swift avait eu seul le secret avant lui. Avec cette facilité d'être mordant, s'il avait voulu l'être, jamais homme ne le fut moins;
et, s'il se permit ([ïielqiicfois In raillerie personnelle, ce ne fut qu'un fouet dans sa main pour châtier l'insolence ou pour punir la malignité.
Saint-Lambert , avec une politesse délicate, quoiqu'un peu froide, avait dans la conversation le tour d'esprit élégant et fin qu'on remarque dans ses ouvrages. Sans être naturellement gai , il s'animait de la gaîté des autres ; et , dans un entretien philosophique ou littéraire , personne ne causait a\ec une raison plus saine ni avec un goût plus exquis. Ce goût était celui de la petite cour de Lunéville , où il avait vécu, et dont il conservait le ton.
Ilelvétius, préoccupé de son ambition de célébrité littéraire , nous arrivait la tète encore fumante de son travail de la matinée. Pour faire un livre distingué dans son siècle, son premier soin avait été de chercher ou quelque vérité nouvelle à mettre au jour, ou quelque pensée hardie et neuve à produire et à soutenir. Or , comme depuis deux mille ans les vérités nouvelles et fécondes sont infiniment rares, il avait pris pour thèse le paradoxe qu'il a développé dans son livre de VEsprit. Soit donc qu'à force de contention il se fût persuadé à lui-même ce qu'il voulait persuader aux autres, soit qu'il en fût encore à se débattre contre ses propres doutes, et qu'il s'exerçât à les vaincre , nous nous amusions à lui voir jeter successivement sur le Kipis les questions qui l'occupaient, ou les difficultés
dont il était en peine; et, après lui avoir donné quelque temps le plaisir de les entendre discuter, nous l'engagions lui-même à se laisser aller au courant de nos entretiens. Alors il s'y livrait pleinement et avec chaleur , aussi simple , aussi naturel , aussi naïvement sincère dans ce commerce familier que vous le voyez systématique et sophistique dans ses ouvrages. Rien ne ressemble moins à Tingénuité de son caractère et de sa vie habituelle que la singularité préméditée et factice de ses écrits ; et cette dissemblance se trouvera toujours entre les mœurs et les opinions de ceux qui se fatiguent à penser des choses étranges. Helvétius avait dans l'ame tout le contraire de ce qu'il a dit. Il n'y avait pas un meilleur homme : libéral , généreux sans faste , et bienfaisant parce qu'il était bon , il imagina de calomnier tous les gens de bien et lui-même, pour ne donner aux actions morales d'autre mobile que l'intérêt ; mais , en faisant abstraction de ses livres, on l'aimait lui tel qu'il était; et l'on verra bientôt de quel agrément fut sa maison pour les gens de lettres.
Un homme encore plus passionné que lui pour la gloire, c'était Thomas; mais plus d'accord avec lui-même, celui-ci n'attendait ses succès que du rare talent qu'il avait d'exprimer ses sentiments et ses idées , sur de donner à des sujets communs l'originalité d'une haute éloquence, et à des vérités connues des développements nouveaux, et
beaucoup d'ampleur et d'éclat. U est vrai qu'absorbé daus ses niéditatious et sans cesse préoccupé de ce qui pou\ail lui acquérir une renommée étendue, il négligeait les petits soins et le léger mérite d'être aimable en société. La gravité de son caractère était douce, mais recueillie, silencieuse; et souriant à peine à l'enjouement de la conversation, sans y contribuer jamais. Rarement même se livrait -il sur les sujets qui lui étaient analogues, à moins que ce ne fut dans une société intime et peu nombreuse; celait là seulement qu'il était brillant de lumière, étonnant de fécondité. Pour nos dîners, il y faisait nombre, et ce n'était que par réflexion sur son mérite littéraire et sur ses qualités morales qu'il y était considéré. Thomas sacrifia toujours à la vertu, à la vérité, à la gloire, jamais aux grâces; et il a vécu dans un siècle où, sans 1 influence et la faveur des grâces , il n'y avait point en littérature de brillante réputation.
A propos des grâces, parlons d'une personne qui en avait tous les dons dans l'esprit et dans le langage, et qui était la seule femme que madame Geoffrin eût admise à son dîner des gens de lettres; c'était l'amie de d'Alembert, mademoiselle Lespinasse : étonnant composé de bienséance, de raison, de sagesse, avec la tète la plus vive, l'ame la plus ardente, l'imagination la plus inflammable cpii ait existé depuis Saplio. Ce feu qui circulait dans ses veines et dans ses nerfs,