‹ Œuvres complètesChapitre 138 sur 196 · LIVRE VI. 35 I · texte numérisé non relu

LIVRE VI. 35 I

et qui donnait à son esprit tant d'activité, de brillant et de charme, l'a consumée avant le temps. Je dirai dans la suite quels regrets elle nous laissa. Je ne marque ici que la place qu'elle occupait à nos dîners, où sa présence était d'un intérêt inexprimable. Continuel objet d'attention, soit qu'elle écoutât, soit qu'elle parlât elle-même ( et personne ne parlait mieux ), sans coquetterie, elle nous inspirait l'innocent désir de lui plaire; sans pruderie, elle faisait sentir à la liberté des propos jusqu'où elle pouvait aller sans inquiéter la pudeur , et sans effleurer la décence. jMon dessein n'est pas de décrire tout le cercle de nos convives. Il y en avait d'oiseux et qui ne faisaient guère que jouir : gens instruits cependant, mais avares de leurs richesses, et qui, sans se donner la peine de semer, venaient recueillir. De ce nombre n'était assurément pas l'abbé Raynal;et, dans Tusage qu'il faisait de Tinstruction dont il était plein, s'il donnait quelquefois dans un excès, ce n'était pas dans un excès d'économie. La robuste vigueur de sa philosophie ne s'était pas montrée; le vaste amas de ses connaissances n'était pas pleinement formé; la sagacité, la justesse, la précision, étaient encore les qualités les plus marquées de son esprit, et il y ajoutait une bonté dame et une aménité de moeurs qui nous le rendait cher à tous. On trouvait cependant que 1^ facilité de son élocution et l'abondance de sa mémoire ne se tempéraient

pas assez. Son débit était rarement susceptible <ie dialogue; ce n'a été que dans sa vieillesse que, moins vif et moins abondant, il a connu le plaisir de causer.

Soit qu'il fût entré dans le plan de madame Geoffrin d'attirer chez elle les plus considérables des étrangers qui venaient à Paris, et de rendre par -là sa maison célèbre dans toute l'Europe; soit que ce fût la suite et l'effet naturel de l'agrément et de l'éclat que donnait à cette maison la société des gens de lettres, il n'arrivait d'aucun pays ni prince, ni ministre, ni hommes ou femmes de nom qui , en allant voir madame Geoffrin, n'eussent l'ambition d'être invités à l'un de nos dîners, et ne se fissent un grand plaisir de nous voir réunis à table. C'était sin£rulièrement ces jours-là que madame Geoffrin déployait tons les charmes de son esprit, et nous disnit ^ soyons aimables. Rarement , en effet , ces diners manquaient d'être animés par de bons propos. • Parmi ceux de ces étrangers qui venaient faire à Paris leur résidence, où quelque long séjour, elle faisait un choix des plus instruits, des plus aimables, et ils étaient admis dans le nombre de ses convives. J'en distinguerai trois, qui, pour les agréments de l'esprit et l'aljondance des lumières, ne le cédaient à aucun des Français les plus cultivés: c'étaient l'abbé Galiani, le marquis de Caraccioii, depuis amb^sadeur de Naples, et îe comte de Creutz, ministre de Suède.

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