‹ Œuvres complètesChapitre 139 sur 196 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

L'abbé Galiani était, de sa personne, le plus joli petit arlequin qu'eût produit Titalio; mais sur les épaules de cet arlequin était la tèle de Machiavel. Épicurien dans sa philosophie, et avec une ame mélancolique, ayant tout vu du côté ridicule, il n'y avait rien ni en politique, ni en morale à -propos de quoi il neùt quelque bon conte à faire; et ces contes avaient toujours la justesse de l'a -propos, et le sel d'ime allusion imprévue et ingénieuse. Figurez-vous, avec cela, dans sa manière de conter et dans sa s^esticulation, la gentillesse la plus naïve, et voyez quel plaisir devait nous faire le contraste du sens profond que présentait le conte avec l'air badin du conteur. Je n'exagère point en disant qu'on oubliait tout pour l'entendre quelquefois des heures entières. Mais son rôle joué, il n'était plus de rien dans la société; et, triste et muet, dans un coin, il avait Tair d'attendre impatiemment le mot du guet pour rentrer sur la scène. Il en était de ses raisonnements comme de ses contes; il fallait l'écouter. Si quelquefois on l'interrompait : «Laissez-moi donc achever, disait -il, vous aurez bientôt tout le loisir de me répondre. » Et lorsqu'après avoir décrit un long cercle d'inductions ( car c'était sa manière ), il concluait enfin: si l'on voulait lui répliquer, on le voyait se glisser dans la foule , et tout doucement s'échapper. Caraccioli, au premier coup d'oeil, avait, dans la physionomie, l'air épais et massif avec lequel

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on peindrait la bêtise. Pour animer ses yeux et tlébrouiller ses traits, il fallait qu'il parlât; mais alors, et à mesure que cette intellij^ence vive, perçante et lumineuse, dont il était doué, se réveillait, on en voyait jaillir comme des étincelles; et la finesse, la £[aîté, l'originalité de la pensée, le naturel de l'expression , la grâce du sourire , la sensibilité du regard se réunissaient pour donner un caractère aimable, ingénieux, intéressant à la laideur. Tl parlait mal et péniblement notre langue ; mais il était éloquent dans la sienne , et , lorsque le terme français lui manquait, il empruntait de l'italien le mot, le tour, l'image dont il avait besoin. Ainsi, à tout moment, il enrichissait son langage de mille expressions hardies et pittoresques qui nous faisaient envie. 11 les accompagnait aussi de ce geste napolitain qui, dans l'abbé Galiani, animait si bien l'expression; el l'on disait de l'un, comme de l'autre, qu'ils avaient de l'esprit jusques au bout des doigts. L'iui , comme l'autre, avait aussi d'excellents contes, et presque tous d'un sens fin, moral et profond. Caraccioli avait fait des honmies une étude philosoj)hique ; mais il les avait observés plus en politique et en homme d'état qu'en moraliste satirique. Il y avait vu en grand les mœurs des nations, leurs usages et leurs polices; et s'il en cilail (juelques trails particuliers, ce n'était qu'en exemple, et à l'appui des résultats qui formaient son o])inion.

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