‹ Œuvres complètesChapitre 140 sur 196 · LIVRE \ I · texte numérisé non relu

LIVRE \ I

Avec des richesses inéj)iiisables du côté du savoir, et un naturel très-aimable dans la manière de les répandre, il avait de plus à nos yeux le mérite d'être un excellent homme. Aucun de nous n'aurait pensé à faire son ami de l'abbé Galiani; chacun de nous ambitionnait l'amitié de Caraccioli, et moi qui en ai juui long-temps, je ne puis dire assez combien elle était désirable.

Mais l'un des hommes qui m'a le plus chéri, et que j'ai le plus tendrement aimé, a été le comte de Creutz. Il était aussi de la société littéraire et des dîners de madame Geoffrin ; moins empressé à plaire, moins occupé du soin d'attirer l'attention, souvent pensif, plus souvent distrait, mais le plus charmant des convives, lorsque, sans distraction, il se livrait à nous. C'était à lui que la nature avait donné , par excellence, la sensibilité, la chaleur, la délicatesse du sens moral et de celui du goût, l'amour du beau dans tous les genres, et la passion du génie comme celle de la vertu ; c'était à lui qu'elle avait accordé le don d'exprimer et de peindre en traits de feu tout ce qui avait frappé son imagination, ou vivement saisi son ame ; jamais homme n'est né poète , si celui-là ne l'était pas. Jeune encore , et l'esprit orné d'une instruction prodigieuse ^ parlant le français comme nous, et presque toutes les langues de l'Europe comme la sienne, sans compter les langues savantes, versé dans tous les genres de littérature ancienne et moderne.

parlant de chimie en chimiste, d'histoire naturelle en disciple de Linneus, et singulièrement de la Suède et de l'Espagne en curieux observateur des propriétés de ces climats et de leurs productions diverses , il était pour nous une source d'instructions embellies par la plus brillante élocution.

Je vous en dis assez pour vous faire sentir combien ce rendez-vous des gens de lettres devait avoir d'intérêt et de charmes. Quant à moi, j'y tenais mon coin, ni trop hardi, ni trop timide , gai , naturel , même ini peu libre , bien voulu dans la société, chéri de ceux que j'estimais le plus et que j'aimais le plus moi-même. Pour madame Geoffrin, quoique logé chez elle, je n'étais pas l'un des premiers dans sa faveur; non qu'elle ne me sût bon gré d'égayer à mon tour, et même assez souvent, nos dîners et nos entretiens, ou par de petits contes, ou par des traits de plaisanterie que j'accommodais à son £[oùt; mais, quant à ma conduite personnelle, je n'avais pas assez la complaisance de la consulter et de suivre les avis qu'elle me donnait; et, de son côté , elle n'était pas assez sûre de ma sagesse pour n'avoir pas à craindre de ma pari quelqu'un de ces chagrins que lui donnait parfois l'imprudence de ses amis. Ainsi elle était avec moi siu' un ton de bonté soucieuse et mal assurée; et moi, en réserve avec elle, je tâchais d(r lui être agréable; mais je ne voidais pas me laisser domliier.

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