‹ Œuvres complètesChapitre 142 sur 196 · LIVRE VI. jjq · texte numérisé non relu

LIVRE VI. jjq

quisse de mon portrait; ce fut le prix de la complaisance avec laquelle je l'écoiitais, réglant les destins de l'Europe. Avec le's autres, je m'instruisais de ce qui concernait leur art; et par-là ces dîners d'artistes avaient pour moi leur intérêt d'acrément et d'utilité.

Parmi les amateurs qui étaient de ces dîners, il y en avait d'imbus d'assez bonnes études. Avec ceux-ci je n'étais pas en peine de varier la conversation, ni de la ranimer lorsqu'elle languissait; et ils me semblaient assez contents de ma façon de causer avec eux. Un seul ne me marquait aucune bienveillance; et dans sa froide politesse je voyais de l'éloignement; c'était le comte de Caylus.

Je ne saurais dire lequel de nous deux avait prévenu l'autre; mais à peine avais-je connu le caractère du personnage, que j'avais eu pour lui autant d'aversion qu'il en avait pour moi. Je ne me suis jamais donné le soin d'examiner en quoi j'avais pu lui déplaire; mais je savais bien, moi, ce qui me déplaisait en lui. C'était l'importance qu'il se donnait pour le mérite le plus futile et le plus mince des talents ; c'était la valeur qu'il attachait à ses recherches minutieuses , et à ses babioles antiques ; c'était l'espèce de domination qu'il avait usurpée sur les artistes, et dont il abusait, en favorisant les talents médiocres qui lui faisaient la cour, et en déprimant ceux qui, plus fiers de leur force, n'allaient pas briguer son appui. C'était enfin une vanité très -adroite el

très - raffinée , et un orgueil très -âpre et très-impérieux , sous les formes brutes et simples dont il savait 1 envelopj)err Souple et soyeux avec les gens en place de qui dépendaient les artistes , il se donnait près de ceux-là un crédit dont ceuxci redoutaient l'influence. Il accostait les gens instruits , se faisait composer par eux des mémoires sur les breloques que les brocanteurs lui vendaient ; faisait un magnifique recueil de ces fiulaises, qu'il donnait pour antiques, proposait des prix sur Isis et Osiris, pour avoir l'air d'être lui-même initié dans leurs mystères, et, avec cette charlatanerie d'érudition , il se fourrait dans les académies sans savoir ni grec, ni latin. Il avait tant dit, tant fait dire par ses proneurs , qu'en architecture il était le restaurateur du style simple^ des formes simples , du beau simple, que les ignorants le croyaient; et, par ses relations avec les Dilettanti , il se faisait passer en Italie et dans toute l'Europe pour l'inspirateur des beaux-arts. J'avais donc pour lui cette espèce d'antipathie naturelle que les hommes simples et vrais ont toujours pour les charlatans.

Après avoir dîné chez madame Geoffrin avec les gens de lettres ou avec les artistes , j'étais chez elle encore le soir, d'une société plus intime; car elle m'avait fait aussi la faveur de m'admettre à ses petits soupers. La bonne chère en était succincte : c'était communément un poulet , des épinards , luie omelette. La compagnie en était peu

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