‹ Œuvres complètesChapitre 148 sur 196 · LIVRE VI. 3G · texte numérisé non relu

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rivière m'avait tenu lieu d'exercice , et me donnait un appétit aussi dévorant que le leur.

Le soir, une table couverte du gibier de leur chasse , et couronnée de bouteilles d'excellent vin , offrait comme un champ libre à la joie et à la licence. Ce furent là pour Cury les dernières caresses et les adieux trompeurs de l'infidèle prospérité :

Hinc apiccm rapax Fortuna cum stridorc acuto S us tu le t.

Une petite gaîté qu'il s'était permise au théâtre de Fontainebleau , en y tournant en ridicule ^ dans un prologue de sa façon , les gentilshommes de la chambre, les lui avait aliénés; et, après avoir fait semblant de rire eux-mêmes de sa plaisanterie, ils s'en vengèrent en le forçant de quitter sa charge d'intendant des Menus-Plaisirs. Le plus sot de ces gentilshommes, le plus vain, le plus colérique, était le duc d'Aumont. Il s'était obstiné à la ruine de Cury; il en était la principale cause, et il en tirait vanité. Cela seul m'eût fait prendre ce petit duc en aversion; mais j'avais personnellement à m'en plaindre, et voici pourquoi.

Madame de Pompadour ayant désiré que le Fenceslas de Rotrou fût purgé des grossièretés de mœurs et de langage qui déparaient cette tragédie, j'avais bien voulu, pour lui complaire, me charger de ce travail ingrat; et les comédiens

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avant cnx-mémes, à la lecture, approuvé mes correclions, la tragédie avait été apprise et répétée avec ces chaugements pour être jouée à Versailles; mais Lekaiu , qui me détestait (j'en ai dit ailleurs la raison (')j, ayant fait semblant, d'adopter les corrections de son rôle, m'avait joué le tour perfide de rétablir, à mon insu, l'ancien rôle tel qu'il était, ce qui avait étourdi tous les autres acteurs, et fait niaïupier à tous moments les répliques du dialogue et tous les effets de la scène. Je m'en étais plaint hautement comme d'une noirceur et d'une insolence inouïe; et, dans les débats qu'elle avait excités parmi les comédiens, me trouvant compromis, j'allais, dans le Mercure , instruire le public de la conduite de Lekain, et démentir les bruits que faisait courir sa cabale, lorsque le duc d'Aumont, qui la favorisait, m'avait fait imposer silence. J'avais donc bien aussi quelque raison de ne pas l'aimer.

Cury, dans son malheur, avait conservé pour amis ses anciens camarades dans les Menus-Plaisirs. L'un d'eux, avec lequel j'étais particulièrement lié, Gagny, amateur de peinture et de musique française, et l'un des plus fidèles habitués de l'Opéra, avait pris poui- maîtresse une aspirante à ce théâtre; et il voulait qu'elle débutât dans les grands rôles de Lully, à commencer par

(i) T'oyez ce que l'auteur dit du jeu de Lekain, sans l«t nommer. Élcrnents de Littcrature ^ article Déclamation.

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celui d'Oriane. Il nous invita, Cuiy et moi, et x|uelques autres amateurs , à aller passer les fêtes de Noël à sa maison de campagne de Gardes, pour y entendre la nouvelle Oriane et lui donner quelques leçons. Il faut noter que, de cette partie de plaisir, était Laferté , intendant des Menus, et la belle Rosetti, sa maîtresse. La bonne chère, le bon vin, la bonne mine d'Iiote nous faisait trouver admirable la voix de mademoiselle Saint-Hilaire. Gagny croyait entendre la le Maure; et, en pointe de vin, nous étions tous de son avis.

Tout se passait le mieux du monde, lorsqu'un matin j'appris que Cury était attaqué d'ini cruel accès (le sa goutte. Je descendis chez lui bien vite. Je le trouvai au coin de son feu , les deux jambes emmaillottées, mais griffonnant sur son genou, et riant de l'air d'un satyre, car il en avait tous les traits. Je voulus lui parler de son accès de goutte; il me fit signe de ne pas l'interrompre, et, d'une main crochue, il acheva d'écrire. « Vous avez bien souffert, lui dis-je alors; mais je vois que le mal s'est adouci. — Je souffre encore , me dit-il, mais je n'en ris pas moins. Vous allez rire aussi. Vous savez avec quelle rage le duc d'Aumont m'a poursuivi? Ce n'est pas trop, je crois, de m'en venger par une petite malice; et voici celle qu'en dépit de la goutte j'ai ruminée cette nuit. »

Il avait déjà fait une trentaine de vers de la fameuse parodie de Cinna; il me les lut; et je

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confesse que, les ayant I roux es très-plaisants, je l'invitai àeontinncr. « Laissez-moi done travailler, me (lit-il; car je snis en verve. » Je le laissai, et, lorsqu'au son de la cloche pour le dîner je descendis, je le trouvai qui, clopin dopant, était lui-même descendu alTubié de fourrure, et qui, avant qu'on fût asseml)lé, lisait à La Ferté et à Roselli ce qu'il m'avait lu le matin, et quelques vers encore qu'il y avait ajoutés. A cette seconde lecture, je retins aisément ces malins vers d'un bout à l'autre, aidé par les vers de Corneille, dont ils étaient la parodie, et que je savais tous par cœur. Le lendemain, Ciiry avança son ouvrage, et j'en fiis toujours confident; si bien qu'à mon retour à Paris, j'en rapportai inie cinquantaine de vers bien recueillis dans ma mémoire.

Je sais qu'en roulant dans le monde la pelote s'en est grossie; mais voilà tout ce que je crois avoir été de la main de Cury. Je dois ajouter que dans ses vers il n'y avait pas une seule injure, et j'en ai vu des plus grossières dans les copies infidèles qui s'en étaient multipliées.

Dans ces c^opies, on avait pris en gros l'idée de la parodie, mais les détails en étaient presque tous altérés et défigurés. Il y avait même des morceaux qui, n'étant pas calqués sur les vers de Corneille, avaient absolument échappé aux copistes. Par exem[)le, en contrefaisant cette manière d'opiner qui avait valu à d'Argental le nom do Goùe-AJouc/ic , ils avaient bien enfilé des mots

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vkles de sens; mais, clans ces mots cnlrecoiipés, il n'y avait aucune finesse, et pas un trait de ressemblance avec Tendin^it de la parodie où d'Argental opinait ainsi :

Oui', je serais d'avis... cependant il me semble

Que Ion peut... car enfin vous devez... mais je tremble.

Ce n'est pas qu'après tout, comme vous sentez bien,

Je ne fusse tenté de ne ménager rien ;

Mon froid enthousiasme est fait pour les extrêmes.

Mais les comédiens , les poètes eux-mêmes...

Je ne sais que vous dire, et crois , en attendant,

Que le plus siir parti serait le plus prudent.

C'est la seule raison qui fait que je balance ,

Seigneur, et vous savez combien mon excellence

Délibère et consulte avant de décider.

Sans doute mieux que moi Lekain peut vous guider;

A sa subtilité je sais que rien n'échappe :

Il a pu vous convaincre , et moi-même il me frappe.

Toutefois je prétends qu'il est de certains cas

Où souvent... on croit voir ce que l'on ne voit pas.

Tel est mon sentiment, seigneur, je le hasarde.

Jugez-nous ; c'est vous seul que l'affaire regarde.

C'était là le style et le ton de la plaisanterie de Ciiry. Tous ceux qui l'ont connu le savent comme moi; et lorsque le duc d'Aumont disait à ses confidents :

Et, par vos seuls avis , je serai cet hiver

Ou directeur de troupe, ou simple duc et pair.

Lorsqu'il répondait à d'Argental , en admirant son éloquence :

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Vous ne savez que dire ! ali ! c'est en dire assez. Vous en dites toujours plus que vous ne pensez.

Je ne conçois pas comment cenx qui, tous les jours, entendaient Cury plaisanter, ne reconnurent pas sa finesse ironiqne. Dès sa icinîesse,ce tour (Fcsprit s'était signalé par un trait reniarcpiable et qui était connu.

Sa mère était en liaison intime avec M. Poultier, intendant de Lyon. Un jour qu'elle dînait chez lui en fijrand gala , et son fils avec elle , celuici à côté de madame l'intendante, et sa mère à côté de M. l'intendant, M. Poultier ayant attiré les yeux des convives sur une tabatière qu'on ne lui avait pas vue encore, dit qu'elle lui venait d'une main qui lui était bien chère.

Madame , est-ce la vôtre ou celle de ma mère?

demanda le jeune Cury en s'adressant à l'intendante. L'un des convives, voulant faire preuve d'érudition, observa que ce vers était de Rodogiine. « Non, répliqua M. Poultier, il est de V Étourdi. » C'était rabattre avec bien de l'esprit une sottise et une impertinence.

Ce trait et beaucoup d'autres avaient rendu célèbre le talent de Cury pour de fines allusions. Heureusement on l'oublia.

La tète pleine de la parodie qu'il venait de me confier, j'arrivai à Paris chez madame (ieolfrin, et, dès le jour suivant, j'y entendis parler de

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