‹ Œuvres complètesChapitre 150 sur 196 · LIVRE V I · texte numérisé non relu

LIVRE V I

noblç et sensible , et qui jamais n'avez pris plaisir à humilier les malheureux. — Mais, Marmontel, comment voulez-vous que je vous reçoive, après la satire punissable que vous venez de faire contre M. le duc d'Aumont? — Je n'ai point fait cette satire ; je le lui ai écrit à lui-même. — Oui, et dans votre lettre vous lui avez fait une nouvelle insulte en lui rendant , en propres termes , le conseil qu'il vous avait donné. — Comme ce conseil était sage, je me suis cru permis de le lui rappeler ; je n'y ai pas entendu malice. — Ce n'en est pas moins une impertinence , trouvez bon que je vous le dise. — Je l'ai senti après que ma lettre a été partie. — Il en est fort blessé; il a raison de l'être. — Oui, j'ai eu ce tort -là, et je me le reproche comme un oubli des convenances. Mais, monsieur le duc, cet oubli serait-il un crime à vos yeux? — Non; mais la parodie? — La parodie n'est point de moi , je vous l'assure en honnête homme. — N'est-ce pas vous qui l'avez récitée? — Oui, ce que j'en savais, dans une société où chacun dit tout ce qu'il sait; mais je n'ai pas permis qu'on l'écrivît, quoiqu'on eut bien voulu l'écrire. — Elle court cependant. — On la tient de quelque autre. — Et vous, de qui la tenez-vous? ( Je gardai le silence. ) Vous êtes le premier, ajouta-t-il, qu'on dise l'avoir récitée, et récitée de manière à déceler en vous l'auteur. — Quand j'ai dit ce que j'en savais, lui répondis -je, on en parlait

déjà, on en citait les premiers vers. Pour la manière dont je l'ai récitée , elle prouverait aussibien que j'ai fait le Misantrope, le Tartuffe , et Cinna lui-même; car je me vante, monsieur le duc, de lire tout cela comme si j'en étais l'auteur. — Mais enfin cette parodie, de qui la tenezvous? C'est là ce qu'il faut dire. — Pardonnezmoi, monsieur le duc, c'est là ce qu'il ne faut pas dire, et ce que je ne dirai pas. — Je gage que c'est de l'auteur. — Eh bien! monsieur le duc, si c'était de l'auteur, devrais-je le nommer? — Et comment, sans cela, voulez-vous que l'on croie qu'elle n'est pas de vous ? Toutes les apparences vous accusent. Vous aviez du ressentiment contre le duc d'Aumont; la cause en est connue; vous avez voulu vous venger. Vous avez fait cette satire, et la trouvant plaisante, vous l'avez récitée; voilà ce qu'on dit, voilà ce que l'on croit, voilà ce qu'on a droit de croire. Que répondez -vous à cela? — Je réponds que cette conduite serait celle d'un fou, d'un sot, d'un méchant imbécille, et que l'auteur de la parodie n'est rien de tout cela. Eh quoi! monsieur le duc, celui qui l'aurait faite aurait eu la simplicité, l'imprudence, Tétourderie de l'aller réciter lui-même, sans mystère, en société? Non; il en aurait fait, en déguisant son écriture, une douzaine de copies qu'il aurait adressées aux comédiens, aux mousquetaires, aux auteurs mécontents. Je connais comme un autre cette manière de garder

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l'anonyme, et, si j'avais été coupable, je l'aurais prise pour me cacher. Veuillez donc vous dire à vous-mêiTie : Marmontel, devant dix personnes qui n'étaient pas ses amis intimes, a récité ce qu'il savait de cette parodie ; donc il n'en était pas l'auteur. Sa lettre à M. le duc d'Aumont est d'un homme qui ne craint rien; donc il se sentait fort de son innocence et croyait n'avoir rien à craindre. Ce raisonnement, monsieur le duc, est le contre -pied de celui qu'on m'oppose, et n'en est pas moins concluant. J'ai fait deux imprudences : Fune , de réciter des vers que ma mémoire avait surpris, et de les avoir dits sans l'aveu de l'auteur. — C'est donc bien à l'auteur que vous les avez entendu dire. — Oui, à l'auteur lui-même; car je ne veux point vous mentir. C'est donc à lui que j'ai manqué , et c'est là ma première faute. L'autre a été d'écrire à M. le duc d Aumont d'un ton qui avait Tair ironique et pas assez respectueux. Ce sont là mes deux torts, j'en conviens, mais je n'en ai point d'autres. — Je le crois , me dit-il ; vous me parlez en honnête homme. Cependant vous allez être envoyé à la Bastille. Voyez M. de Saint -Florentin; il en a reçu Tordre du roi. — J'y vais, lui dis -je; mais puis -je me flatter que vous ne serez plus au nombre de mes ennemis?» Il me le promit de bonne grâce, et je me rendis chez le ministre, qui devait m'expédier ma lettre de cachet. Celui-ci me voulait du bien. Sans peine il me

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criil innocent. « ^Nlai.s c\\iv v()lllc/-^<)us? nie dil-iJ; M. le duc (l'Aumont vous accuse, et veut que vous soyez puni. C'est une satisfaction qu il demande pour récompense de ses services et des services de ses ancêtres. Le roi a l)icn voulu lu lui accorder. Allez vous -en trouver M. de Sartines; je lui adresse l'ordre du roi; vous lui direz que c'est de ma part que vous venez le recevoir. » Je lui demandai si, auparavant, je pouvais me donner le temps de dînera Paris ; il me le permit.

J'étais invité à dîner ce jour-là chez mon voisin M. de Yaudesii", homme d'esprit et homme sage, qui, sous une épaisse enveloppe, ne laissait pas de réiuiir une littérature exquise, beaucoiq> de politesse et d'amabilité. Hélas ! son fds unicpie était ce malheureux Saint-James, qui, après avoir dissipé follement une grande fortune qu'il lui avait laissée, est allé mourir insolvable à cette Bastille où l'on m'envoyait.

Après dîner, je confiai mon aventure à A audesir, qui me fit de tendres adieux. De-là, je me rendis chez M. de Sartines, (pie je ne trouvai point chez lui; il dînait ce jour-là en ville, et ne devait rentrer qu'à six heures. Il en était cinq ; j'employai l'intervalle à aller prévenir et rassurer sur mon infortune ma bonne amie madame Tlarenc. A six heures, je retournai chez le lieutenant de police. Il n'était pas instruit de mon affaire, ou il feignit de ne pas l'être, ^e la lui racontai; il en parut fâché. « Lorsque nous dînâmes

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