‹ Œuvres complètesChapitre 152 sur 196 · LIVRE VI. SS'S · texte numérisé non relu

LIVRE VI. SS'S

En même temps on me donna des plumes, de l'encre et du papier , à condition de rendre compte de Temploi et du nombre de feuilles que l'on m'aurait remises.

Tandis que j'arrangeais ma table pour me mettre à écrire, le geôlier revint me demander si je trouvais mon lit assez bon. Après l'avoir examiné, je répondis que les matelats en étalent mauvais et les couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut changé. On me fit demander aussi quelle était l'heure de mon dîner. Je répondis, l'heure de tout le monde. La Bastille avait une bibliothèque; le gouverneur m'en envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la composaient. Je le remerciai pour mon compte ; mais mon domestique demanda pour lui les romans de Prévost, et on les lui apporta.

De mon côté, j'avais assez de quoi me sauver de l'ennui. Impatienté depuis long-temps du mépris que les gens de lettres témoignaient pour le poème de Lucain, qu'ils n'avaient pas lu et qu'ils ne connaissaient que par la version barbare et ampoulée de Brebeuf , j'avais résolu de le traduire plus décemment et plus fidèlement en prose, et ce travail qui m'appliquerait sans fatiguer ma tète , se trouvait le plus convenable au loisir solitaire de ma prison. J'avais donc apporté avec moi la Pharsale; et, pour l'entendre mieux, j'avais eu soin d'y joindre les Commentaires de César.

Me voilà donc au coin d'un bon feu, méditani la querelle de César et de Pompée, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voilà de son côté Bury, aussi philosophe que moi, s'amusant à faire nos lits, placés dans les deux angles opposés de ma chambre, éclairée dans ce moment par un beau jour d'hiver, nonobstant les barreaux de deux fortes grilles de fer qui me laissaient la vue du faubourg Saint-Antoine.

Deux heures après, les verroux des deux portes cjui m'enfermaient me tirent par leur bruit de rara profonde rêverie; et deux geôliers chargés d'un diner que je crois le mien viennent le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de faïence commune; l'autre déploie, sur celle des deux tables qui était vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre, cuiller et fourchette d'étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verroux.

Alors lîury m'invite à me mettre à table, et il me sert la soupe. C'était un vendredi. Cette soupe en maigre était luie purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très-bon. J^e plat de morue qu'il m'apporta pour le second service était meilleur

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