LIVRE VI
encore. La petite pointe d'ail l'assaisonnait, avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand gascon. Le vin n'était pas excellent, mais il était passable; point de dessert : il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus , je trouvai qu'on dînait fort bien eii prison.
Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre ( car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait), voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuiller et fourchette d'argent, nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés, « Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner ; vous trouverez bon qu'à mon tour, je mange le vôtre. — Cela est juste, lui répondis-je; et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire. »
Ce dîner était gras; en voici le détail ; Ln excellent potage , une tranche de bœuf succulent , une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très -belle poire de crésanne , du raisin frais , une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka; ce fut le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit qu'il voulut bien me réserver.
Mémoires. T. Î^P
L'après-dîner, le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me trouvais bien nourri, m'assurant que je le serais de sa table, qu'il aurait soin lui-même de couper mes morceaux , et que personne que lui n'y toucherait. Il me proposa un poulet pour mon souper; je lui rendis grâce, et lui dis qu'un reste de fruit de mon dîner me suffirait. On vient de voir quel lut mon ordinaire à la Bastille, et Ton peut en induire avec quelle douceur, ou plutôt quelle répugnance l'on se prétait à servir contre moi la colère du duc d'Aumont.
Tous les jours j'avais la visite du gouverneur. Comme il avait quelque teinture de belles -lettres et même de latin , il se plaisait à suivre mon travail; il en jouissait; mais bientôt se dérobant luimême à ces petites dissipations : «Adieu, me disait-il, je m'en vais consoler des gens plus malheureux que vous. « Les égards qu'il avait pour moi pouvaient «bien n'être pas une preuve de son humanité; mais j'en avais, d'ailleurs, un bien fidèle témoignage. L'im des geôliers s'était pris d'amitié pour mon domestique, et bientôt il s'était familiarisé avec moi. Un joiu' donc que je lui parlais du naturel sensible et compatissant de M. Abadie, « Ah! me dit -il, c'est le meilleur des hommes; il n'a pris cette place qui lui est si pénible, que pour adoucir le sort des prisonniers. Tl a succédé à lui homme dur et avare (|ui les traitait bien Mial; aussi quand il mourut, et que celui-ci prit
sa place, ce changement se fit sentir jusque dans les cachots ; vous auriez dit ( expression bien étrange dans la bouche d'un geôlier^ vous auriez dit qu'un rayon de soleil avait pénétré dans ces cachots. Des gens auxquels il nous est défendu de dire ce qui se passe au-dehors, nous demandaient : Qu'est-il donc arrivé? Enfin , monsieur, vous voyez comment est nourri votre domestique, nos prisonniers le sont presque tons aussi-bien; et les soulagements qu'il dépend de lui de leur donner, le soulagent lui-même , car il souffre à les voir souffrir. »
Je n'ai pas besoin de vous dire que ce geôlier lui-même était aussi un bon homme dans son état; et je me gardai bien de le dégoûter de cet état, où la compassion est si précieuse et si rare.
La manière dont on me traitait à la Bastille me faisait bien penser que je n'y serais pas longtemps; et mon travail, entremêlé de lectures intéressantes (car j'avais avec moi Montaigne, Horace et la Bruyère), me laissait peu de moments d'ennui. Une seide chose me plongeait quelquefois dans la mélancolie : les murs de ma chambre étaient couverts d'inscriptions qui toutes portaient le caractère des réflexions tristes et sombres dont, avant moi, des malheureux avaient été sans doute obsédés dans cette prison. Je croyais les y voir encore errants et gémissants, et leurs ombres m'environnaient.
Mais un objet qui m'était personnel vint plus cruellement tourmenter ma pensée. En parlant
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lie la société de madame Harenc, je n'ai pas fait mention d'un brave homme appelé Durant, qui avait de Taniitié pour moi, mais qui, d'ailleurs, n'était remarquable que par une grande simplicité de mœurs.
Or, un matin, le neuvième jour de ma captivité, le major de la Bastille entra chez moi, et, d'un air grave et froid , sans aucun préambule , il me demanda si un nommé Durant était connu de moi. Je répondis que je connaissais un homme de ce nom. Alors, s'asseyant pour écrire, il cojitinue son interrogatoire. L'âge, la taille, la figure de ce nommé Durant, son état, sa demeure, depuis quel temps je l'avais connu , dans quelle maison, rien ne fut oublié; et, à chacune de mes réponses , le major écrivait avec un visage de marbre. Enfin, m'ayant fait la lecture de mon interrogatoire, il me présente la plume pour le signer. Je le signe, et il se relire.
A peine est-il sorti, tous les peut-être les plus sinistres s'emparent de mon imagination. Qu'aura-t-il donc fait ce bon Durant? Il va tous les matuisau café, il y aura pris ma défense; il y aura parlé avec trop de chaleur contre le duc d'Aumont; il se sera répandu en murmures contre une autorité partiale , injuste , oppressive , qui accable l'homme innocent et faible pour complaire à riiomme puissant. Sur l'imprudence de ces propos, on l'aura lui-même arrêté; et à cause de moi, cl pour l'amour de moi, il va gémir dans