LIVRE V I. J
Saint-Florentin est à Paris; il s'intéresse à vous; niiez le voir demain matin. «
En quittant M. de Sartines , je courus chez madame Harenc , impatient de voir Durant. Je l'y trouvai; et, au milieu des acclamations de joie de toute la société, je ne vis que lui. a Ah! vous voilà , lui dis-je en lui sautant au cou, que je suis soulagé!» Ce transport, à la vue d'un homme pour qui je n'avais jamais eu de sentiment passionné, étonna tout le monde. On crut que la Bastille m'avait troublé la tète. « Ah mon ami, me dit madame Harenc en m'enibrassant, vous voilà libre ! que j'en suis aise ! Et le Mercure ? — Le Mercure est perdu , hii dis-je. Mais, madame, permettez-moi de m'occuperde ce malheureux homme. Qu'a-t-il donc fait pour me causer tant de chagrin ? » Je racontai l'histoire du major. Il se trouva que Durant était allé solliciter auprès de M. de Sartines la permission de me voir, et qu'il s'était dit mon ami. INI. de Sartines m'avait fait demander ce que c'était que ce Durant ; et , de cette question toute simple , le major avait fait un interrogatoire. Eclairci et tranquille sur ce point-là , j'employai mon courage à relever les espérances de mes amis ; et , après avoir reçu d'eux mdle marques sensibles du plus tendre intérêt, j'allai voir madame Geoffrin.
« Eh bien! vous voilà, me dit-elle; Dieu soit loué! le roi vous ote le Mercure; M. le duc d'Aumont est bien content; cela vous apprendra à écrire des lettres. — Et à dire des vers », ajoutai-
^gu. M É M O I R E S.
je en souriant. Elle me demanda si je n'allais pas faire encore t|iiel(|iic folie. « Non, madame; mais je vais tâcher de remédier à celles que j ai laites. » Comme elle était réellement affligée de mon malheur, il fallut, pour se soulaojer, qu'elle m'en fit TUie querelle : j)ourf[uoi avais -je fait ces vers? « Je ne les ai pas faits, lui dis -je. — Pourquoi donc les avez-vons dits? — Parce que vous l'avez voulu. — Et savais-je, moi, que ce fût ime satire au. si piquante? Vous qui la connaissiez, fallait-il vous vanter de la sa^oir? Quelle imprudence ! Et puis vos bons amis de Presle et Yaudesir vont publiant qu'on vous envoie à la Bastille sur votre parole avec toutes sortes d'égards et de ménagements! — Eh quoi! madame, fallaitil laisser croire qu'on m'y trahiait en criminel? — 11 fallait se taire, et ne pas narguer ces genslà. Le maréchal de Richelieu a bien su dire qu'on l'avait deux fois mené à la Bastille comme un coupable, et qu'il était bien singulier qu'on vous eût traité mieux que lui. — Voilà, madame, un ' digne objet d'envie pour le maréchal de Richelieu.— Eh! oui, monsieur, ils sont blessés que l'on ménage celui qui les offense, et ils emploient tout leur crédit à se venger de lui ; cela est naturel. Ne voulez-vous pas qu'ils se laissent manger la laine sur le dos! — Quels moutons! » m'écriai-je d'un air un peu moqueur; mais bientôt m'apercevant que mes répliques l'animaient, je pris le parti du silence. Enfin , lorsqu'elle m'eut