‹ Œuvres complètesChapitre 157 sur 196 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

bien tout dit ce qu'elle avait sur le cœur, je me levai d'un air modeste, et lui souhaitai le bonsoir.

Le lendemain matin , je m'éveillais à peine , lorsque Bury, en entrant dans ma chambre, m'annonça madame Geoffrin. « Eh bien ! mon voisin, me demanda- t-elle, comment avez -vous passé la nuit? — Fort bien, madame; ni le bruit des verroux, ni le Qui vive des rondes n'a interrompu mon sommeil. — Et moi, dit-elle, je n'ai pas fermé l'œil. — Pourquoi donc, madame? — Ah! pourquoi? ne le savez-vous pas? J'ai été injuste et cruelle. Je vous ai, hier au soir, accablé de reproches. Voilà comme on est : dès qu'un homme est dans le malheur, on l'accable, on lui fait des crimes de tout (et elle se mit à pleurer). — Eh! bon Dieu! madame, lui dis -je, pensezvous encore à cela? Pour moi, je l'avais oublié. Si je m'en ressouviens, ce ne sera jamais que comme d'une marque de vos bontés pour moi. Chacun a sa façon d'aimer : la vôtre est de gronder vos amis du mal qu'ils se sont fait, comme une mère gronde son enfant lorsqu'il est tombé. )j Ces mots la consolèrent. Elle me demanda ce que j'allais faire. « Je vais suivre, lui dis -je, le conseil que m'a donné M. de Sartines , voir M. de Saint-Florentin, et de là me rendre à Versailles, et aborder, s'il est possible, madame de Pompadour et M. le (hic de (^hoiseul. Mais je suis de sang-froid , je possède ma tète ; je me conduirai

bien, iren ayez point (rinquiétiide. » Tel lut cet entretien, qui lait, je eiois, autant <rii()inieur au caractère de madame Gcoilrin qu'aucune des bonnes actions de sa vie.

M. de Saint-Florentin me parut touché de mon sort. Il avait fait pour moi tout ce que sa faiblesse et sa timidité lui avaient permis de faire; mais, ni madame de Pompadour, ni M. de Choiseul , ne l'avaient secondé. Sans s'expliquer, il approuva que je les visse Tun et l'autre, et je me rendis à Versailles.

Madame de Pompadour, chez qui je me présentai d'abord, me fit dire par Quesnai que, dans la circonstance présente, elle ne pouvait pas me voir. Je n'en fus point surpris ; je n'avais aucun droit de prétendre qu'elle se fît pour moi des ennemis puissants.

Le duc de Choiseul me reçut , mais pour m'accabler de reproches. « C'est bien à regret, me dit-il, que je vous revois malheureux; mais vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour l'être, et vos torts se sont tellement aggravés par votre imprudence, que les personnes qui vous voulaient le plus de bien ont été obligées de vous abandonner. — Qu'ai -je donc fait, monsieur le duc? qu'ai-je pu faire entre quatre murailles qui m'ait donné un tort de plus que ceux dont je me suis accusé devant vous? — D'abord, repritil, le jour même que vous deviez vous rendre à la Bastille, vous êtes allé à l'Opéra vous vanter,

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