‹ Œuvres complètesChapitre 159 sur 196 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Vous me parlez d'un ton à ne me laisser aucun cloute sur votre bonne foi, et il n'y a que la vérité qui ose tenir ce langage ; mais il faut me mettre moi-même en état (raffirmer que la parodie n'est point de vous. Dites-moi quel en est l'auteur, et le Mercure vous est rendu. — Le Mercure, monsieur le duc, ne me sera point rendu à ce prix. — Pourquoi donc? — Parce que je préfère votre estime à quinze mille livres de rente. — Ma foi, dit-il, puisque l'auteur n'a pas l'honnêteté de se faire connaître , je ne sais pas pourquoi vous le ménageriez. — Pourquoi, monsieur le duc? parce qu'après avoir abusé imprudemment de sa confiance, le comble de la honte serait de la trahir. J'ai été indiscret , mais je ne serai point perfide. Il ne m'a pas fait confidence de ses vers pour les publier. C'est un larcin que lui a fait ma mémoire, et, si ce larcin est punissable, c'est à moi d'en être puni : me préserve le Ciel qu'il se nomme ou qu'il soit connu ! ce serait bien alors que je serais coupable ! J'aurais fait son malheur, j'en mourrais de chagrin. Mais àprésent, quel est mon crime ? D'avoir fait ce que, dans le monde , chacun fait sans mystère ; et vous-même, monsieur le duc, permettez-moi de vous demander si, dans la société, vous n'avez jamais dit l'épigramme, les vers plaisants ou les couplets malins que vous aviez entendu dire? Qui jamais avant moi a été puni pour cela? Les Philippiques , vous le savez, étaient un ouvrage

infernal. Le régciit , la seconde personne du royaume, y était calomnié d'une manière atroce, et cet ouvrage infâme courait de bouche en bouche, on le dictait, on l'écrivait; il y en avait mille copies ; et cependant quel autre que l'auteur en a été puni? J'ai su des vers, je les ai récités, je ne les ai laissé copier à personne, et tout le crime de ces vers est de tourner en ridicule la vanité du duc d'Aumont. Tel est l'état de la cause en deux mots. S'il s'agissait d'un complot parricide, d'un attentat, on aurait droit à me contraindre d'en dénoncer l'auteur; mais, pour une plaisanterie , en vérité , ce n'est pas la peine de me charger du rôle infâme de délateur, et il irait non-seulement de ma fortune, mais de ma vie, que je dirais comme Nicomède :

Le maître qui prit soin de former ma jeunesse,

Ne m'a jamais appris à faire une bassesse. »

Je m'aperçus que le duc de Choiseul trouvait du ridicule dans mon petit orgueil; et, pour me le faire sentir, il me demanda, en souriant, quel avait été mon Annibal? « Mon Annibal, lui répondis-je, monsieur le duc, c'est le malheur, qui depuis long -temps m'éprouve et m'apprend à souffrir. »

« Et voilà, reprit-il, ce que j'appelle un honnête homme. » Alors, le vovant ébranlé : « C'est cet honnête homme, lui dis -je, que l'on ruine et que Ton accable pour conq)laire à M. le duc

Page 1