LIVRE VI
cVAumont, sans autre motif que sa plainte, sans autre preuve que sa parole. Quelle effroyable tyrannie! » Ici le duc de Choiseul m'arrêta. « Marmontel, me dit -il, le brevet du Mercure était une grâce du roi; il la retire quand il lui plaît; il n'y a point là de tyrannie. — Monsieur le duc , lui répliquai-je, du roi à moi, le brevet du Mercure est une grâce; mais de M. le duc d'Aumont à moi, le Mercure est mon bien; et, par une
accusation fausse, il n'a pas droit de me l'ôter
Mais, non, ce n'est pas moi qu'il dépouille, ce n'est pas moi que l'on immole à sa vengeance. On égorge, pour l'assouvir, de plus innocentes victimes. Sachez, monsieur le duc, qu'à l'âge de seize ans, ayant perdu mon père, et me voyant environné d'orphelins comme moi, et d'une pauvre et nombreuse famille, je leur promis à tous de leur servir de père. J'en pris à témoin le Ciel et la nature; et, dès-lors jusqu'à ce moment, j'ai fait ce que j'avais promis. Je vis de peu ; je sais réduire et mes besoins et ma dépense; mais cette foule de malheureux qui subsistaient du fruit de mon travail; mais deux sœurs que j'allais établir et doter; mais des femmes dont la vieillesse avait besoin d'un peu d'aisance; mais la sœur de ma mère, veuve, pauvre et chargée d'enfants, que vont-ils devenir? Je les avais flattés de l'espérance du bien-être ; ils ressentaient déjà l'influence de ma fortune ; le bienfait qui en était la source ne devait plus tarir pour eux; et tout-à-coup ils vont
JUO -il É M O I R F S.
apprendre Ah! c'est là que le duc d'Aiimonl
doit aller savourer les fruits de sa vengeance; c'est là qu'il entendra des cris et qu'il verra couler des larmes. Qu'il aille y compter ses victimes et les malheureux qu'il a faits; qu'il aille s'abreuver des pleurs de l'enfance et de la vieillesse , et insulter aux misérables auxquels il arrache leur pain. C'est là que l'attend son triomphe. 11 l'a demandé, m'a-t-on dit, pour récompense de ses services; il devait dire pour salaire; c'en est un di^ne de son cœur. » A ces mots, mes larmes coulèrent; et le duc de Choiseul, aussi ému que moi, me dit en m'embrassant ; « Vous me pénétrez l'ame, mon cher Marmontel : je vous ai peutêtre fait bien du mal; mais je m'en vais le réparer. M
Alors prenant la plume, avec sa vivacité naturelle, il écrivit à l'abbé Rarthelemi : « Mon cher abbé, le roi vous a accordé le brevet du Mercure; mais je viens de voir et d'entendre INIarmontel ; il m'a touché , il m'a persuadé de son innocence ; ce n'est pas à vous d'accepter la dépouille d'un innocent; refusez le Mercure; je vous en dédommagerai. » Il écrivit à M. de Saint- Florentin : « Vous avez reçu, mon cher confrère, l'ordre du roi pour expédier le brevet du Mercure ; mais j'ai vu Marmontel, et j'ai à vous parler de lui. Ne pressez rien que nous n'ayons causé ensemble. » Il me lut ces billets, les cacheta, les fil ])artir, et me dit d'aller voir madame de Pom-