LIVRE VII. /|î
ajoutaient à Filliision que nous faisait la beauté du lieu; et crexcelleiites truites, de belles écrevisses que l'on nous servit à souper dans l'auberge qui terminait cette charmante promenade , firent succéder aux plaisirs de l'imagination et à ceux de la vue , les délices d'un nouveau sens.
Le beau temj^s, qui depuis Paris avait si agréablement accompagné notre voyage, nous abandonna sur les confins de la Provence. Le pays où il pleut le plus rarement lut pluvieux pour nous. La ville d'Aix ne fut d'abord sur notre route qu'un passage pour aller voir Marseille et Toulon. Il fallut cependant faire une visite d'usage au gouverneur de la province , qui résidait dans cette ville. Ce gouverneur, l'indigne fils du maréchal de A'illars , me reçut avec une politesse qui, dans un autre, m'aurait flatté. 11 marqua de l'empressement à nous retenir jusqu'à la Fête- Dieu. Nous nous y refusâmes; mais il nous fit promettre que la veille de cette fête nous serions de retour à Aix, pour voir le lendemain la procession du roi René.
Ce furent pour moi deux objets d'un intérêt très-vif et d'une attention très-avide que ces deux ports célèbres , celui de Marseille pour le commerce , celui de Toulon pour la guerre ; et quoiqu'à Marseille , une ville neuve , très magnifiquement bâtie, fût digne de nous occuper, le peu de temps que nous y fiâmes s'employa tout à visiter le port, ses défenses, ses magasins, et tous
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les grands objets de ce commerce que la guerre faisait languir, mais qui redeviendrait florissant a la paix. A rouloii, le port lut de nx^me l unique objet de nos pensées. Nous y reconnûmes la main de Louis XIV dans ces établissements superbes où était empreinte sa grandeur, et dans lesquels, soit pour la construction, soit pour 1 armement des vaisseaux , tout rappelait encore une puissance respectable.
Ici, ce qui semblait devoir m'en imposer le plus lut ce qui m'étonna le moins. L'une de mes envies était de voir la pleine mer. Je la vis, mais tranquille; et les tableaux de Yernet me l'avaient si fidèlement représentée, que la réalité ne m'en causa aucune émotion ; mes yeux y étaient aussi accoutumés que si j'étais né sur ses bords.
Le duc de Villars semblait avoir voulu nous rendre témoins du gala qu'il donnerait chez lui la veille de la Fête-Dieu. En y arrivant le soir , nous y trouvâmes toute la bonne compagnie de la vUle , le bal, grand jeu et grand souper.
Le lendemain , le mauvais temps nous priva du spectacle de la procession qu'on nous avait si fort vantée. Nous en vîmes pourtant quelques échantillons : par exemple , un crocheteur ivre , représentant la reine de Saba ; un autre , le roi Salomon ; trois autres, les rois mages, et tout cela crotté jusqu'aux oreilles. La reine de Saba n'en sautait pas moins en cadence , et le roi Salomon n'en bondissait pas moins derrière la reine
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de Saba. J'admirais le sérieux des Provençaux à ce spectacle , et nous eûmes grand soin d'imiter ce respect. J'eus pourtant quelquefois bien tle la peine à ne pas rire. Je remarquai entre autres l'un de ces personnages qui, au bout d'une gaule, portait un chiffon blauc, et derrière lui trois autres polissons qui faisaient dans la rue des mouvements d'ivrognes, toutes les fois que l'homme au chiffon blanc renversait son bâton. Je demandai quel était le mystère que cela nous représentait. « Ne voyez -vous pas, me répondit le notable à qui je parlais, cpie ce sont les trois mages que l'étoile conduit , et qui s'égarent de leur route dès que l'étoile disparaît. » Je me contins. Rien n'ote l'envie de rire comme la peur d'être lapidé.
Le gouverneur avait exigé de nous de ne partir le lendemain de cette fête cpi'après avoir dîné chez lui. A ce dîner , il se piqua d'assembler des gens de mérite, M. de Monclar à leur tête. J'étais prévenu de la plus haute estime pour ce grand magistrat. Je la lui témoignai avec cette ingéluiité de sentiment qui ne ressemble point à de la flatterie. Il y parut sensible, et y répondit avec bonté. Presque au sortir de table , je pris congé du duc de Yillars , aussi reconnaissant qu'on peut l'être des attentions et des empressements d'un homme qu'on n'estime pas.
Sur notre route d'Aix à Lyon , d n'y eut rien de remarquable qu'un trait de bonne foi de l'hô-
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tesse de Tain, village Noisiii de celle eùte de l'ITermitage fjiie ses vins oui leiuiae eeiehre. A ce village, pendant que l'on changeait nos ciievaux, je dis à riiotesse,en lui présenlanl un louis d'or: « Madame, si vous avez d'excellent vin rouge de l'Tlerniitage, donnez -m'en six bouteilles, et payez -vous sur ce louis.» Elle me regarda d'un air satisfait de ma confiance. « Du vin rouge excellent, me dit-elle, je n'en ai point; mais du blanc, j'en ai du meilleur. » Je ine fiai à sa parcjle, et ce vin dont elle ne prit cpie cinquante sous la bouteille, ne se trouva pas moins que du nectar.
Pressés de nous rendre à Genève, nous ne nous donnâmes pas même le temps de voir Lyon, réservant pour notre retour le plaisir d'admirer dans ce grand atelier du luxe les chefs-d'œuvre de l'industrie.
Rien de plus singulier, de plus original que l'accueil que nous fit \oltaire. Il était dans son lit lorsque nous arrivâmes. 11 nous tendit les bras; il pleura de joie en m'embrassant , il embrassa de même le fils de son ancien ami M. Gaulard. « Vous me trouvez mourant, nous dit-il; venezvous me rendre la vie ou recevoir mes derniers soupirs? Mon camarade fut effrayé de ce début; mais moi qui avais cent fois entendu dire à Voltaire qu'il se mourait, je fis signe à Gaulard de se rassurer. En effet, le moment d'après, le mourant nous faisant asseoir auprès de son lit : « Mon ami, me dit -il, que je suis aise de vous voir!