‹ Œuvres complètesChapitre 169 sur 196 · LIVRE Vri. 42C · texte numérisé non relu

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sur-tout dans le moment o.ù je possède im homme que vous serez ravi d'entendre. C'est M. de l'Écluse, le chirurgien-dentiste du feu roi de Pologne, aujourd'hui seigneur d'une terre auprès de Montargis , et qui a bien vouUi venir raccommoder les dents irraccommodables de madame Denis. C'est un homme charmant. Mais ne le connaissez-vous pas? — ^Le seul l'Écluse que je connaisse est, lui dis-je, un acteur de l'ancien Opéra-Comique. — C'est lui , mon ami , c'est lui-même. Si vous le connaissez, vous avez entendu cette chanson du Rémouleur qu'il joue et qu'il chante si bien. » Et à l'instant voilà Voltaire imitant l'Écluse , et avec ses bras nus et sa voix sépulcrale, jouant le Rémouleur et chantant la chanson :

Je ne sais où la mettre

Ma jeune fillette ; Je ne sais où la mettre.

Car on me la che ^

Nous rions aux éclats ; et lui toujours sérieusement : « Je l'imite mal , disait - il , c'est M. de l'Écluse qu'il faut entendre , et sa chanson de la Fileusel et celle du Postillon! Qt la querelle des Ecosseuses avec Vadé ! c'est la vérité même. Ah ! vous aurez bien du plaisir. Allez voir madame Denis. Moi, tout malade que je suis, je m'en vais me lever pour dîner avec vous. Nous mangerons un ombre -chevalier, et nous entendrons M. de l'Écluse. Le plaisir de vous voir a suspendu mes maux , et je me sens tout ranimé. »

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Madame Denis nous recul avec cette cordialité qui faisait le charme de son caractère. Elle nous présenta M. de Ttcluse ; et à dîner Voltaire Tanima, par les louanges les plus flatteuses, à nous donner le |)laisir de rcnlendre. Il (lcj)l()\a tous ses talents, et nous en parûmes charmés. Il le fallait bien; car Voltaire ne nous aurait point pardonné de faibles applaudissements.

La promenade, dans ses jardins, fut employée à parler de Paris , du Mercure , de la Bastille ( dont je ne lui dis que deux mots ), du théâtre, de TEncyclopédie et de ce malheureux le Franc, qu'il harcelait encore; son médecin hii ayant ordonné, disait -il, pour exercice , de courre une heure ou deux, tous les matins, le Pompignan. Il me chargea d'assurer nos amis que tous les jours on recevrait de lui quelque nouvelle facétie. Tl fut fidèle à sa promesse.

Au retour» de la promenade, il ht quelques parties d'échec avec M. Gaulard, qui, respectueusement, le laissa gagner. Ensuite il revint à parler du théâtre , et de la révolution que mademoiselle Clairon v avait faite. « C'est donc, me dit -il , quelque chose de bien prodigieux que le changement qui s'est fait en elle ? — C'est , lui disje , lui talent nouveau ; c'est la perfection de l'art, ou plutôt, c'est la nature même telle que l'imagination peut vous la peindre en beau. » Alors , exaltant ma pensée et mon expression poiu- lui faire entendre à quel point, dans les

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divers caractères de ses rôles, elle était avec vérité, et une vérité sublime, Camille, Roxane, Hermione , Ariane et sur-tout Electre, j'épuisai le peu que j'avais d'éloquence à lui inspirer pour Clairon l'enthousiasme dont j'étais plein moimême; et je jouissais , en lui parlant, de l'émotion que je lui causais, lorsqu'enfin prenant la parole r a Eh bien! mon ami, me dit -il avec transport, c'est comme madame Dénis; elle a fait des progrès étonnants , incroyables. Je voudrais que vous lui vissiez jouer Zaïre, Alzire, Idamé ! le talent ne va pas plus loin. » Madame Denis jouant Zaïre ! madame Denis comparée à Clairon! Je tombai de mon haut; tant il est vrai que le goût s'accommode aux objets dont il peut jouir; et que cette sage maxime ,

Quand on n'a pas ce que l'on aime , Il faut aimer ce que l'on a.

est en effet non -seulement une leçon de la nature, mais un moyen qu'elle se ménage pour nous procurer des plaisirs.

Nous repnmes la promenade, et, tandis que M. de Voltaire s'entretenait avec Gaulard de son ancienne liaison avec le père de ce jeune homme, causant de mon côté avec madame Denis, je lui rappelais le bon temps.

Le soir, je mis Voltaire sur le chapitre du roi de Prusse. Il en parla avec une sorte de magnanimité froide et en homme qui dédaignait ime

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trop facile vengeance, ou comme un amant désabusé pardonne à la maîtresse qu'il a quittée le dépit et la ra<;e (juelle a lait éclalci-.

L'entretien du souper roula sur les gens de lettres qu'il estimait le plus; et dans le nombre, il me fut facile de distinguer ceii\ qu'il aimait du fond du cœur. Ce n'étaient pas ceux qui se vantaient le plus d'être en faveur auprès de lui. Avant d'aller se coucher, il nous lut deux nouveaux chants de la Pucelle, et madame Denis nous fit remarquer que, depuis qu'il était aux Délices, c'était le seul jour qu'il eût passé sans rentrer dans son cabinet.

Le lendemain, nous eûmes la discrétion de lui laisser au moins une partie de sa matinée, et nous lui fîmes dire que nous attendrions qu'il sonnât. Il fut visible sur les onze heures. Il était dans son lit encore. « Jeune homme, me dit- il, j'espère que vous n'aurez pas renoncé à la poésie ; voyons de vos nouvelles œuvres; je vous dis tout ce que je sais; il faut que chacun ail son tour. »

Plus intimidé devant lui que je ne l'avais jamais été, soit que j'eusse perdu la naïve confiance du premier âge, soit que je sentisse mieux que jamais combien il était difficile de faire de bons vers, je me résolus avec peine à lui réciter mon Épitre aux Pactes: il en fut très-content; il me demanda si elle était connue à Paris, .le répondis que non. « Il faut donc, me dil-il, la mettre au concours de l'Académie; elle y fera du bruit. » Je

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