‹ Œuvres complètesChapitre 171 sur 196 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

fait dans sa simplicité, tel que me l'avait raconlé Diderot, et tel que je le racontai à Voltaire.

« J'étais (c'est Diderot qui parle), j'étais prisonnier à Vincennes ; Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque , comme il l'a dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante, et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? Quel parti prendrez -vous? lui demandai-je. Il me répondit : — Le parti de l'affirmative. — C'est le pont aux ânes, lui dis-je; tous les talents médiocres prendront ce cheminlà, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit -il, après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre consed. » Ainsi, dès ce moment, ajoutai -je, son rôle et son masque furent décidés.

a Vous ne m'étonnez pas , me dit Voltaire ; cet homme-là est factice de la tète aux pieds, il Test de l'esprit et de l'ame; mais il a beau jouer tantôt le stoïcien et tantôt le cynique, il se démentira sans cesse, et son masque l'étouffera. »

Parmi les Genevois que je voyais chez lui, les seuLs que je goûtai et dont je fus goûté furent le chevalier Hubert, et Cramer, le libraire. Ils

étaient tous les deux (Tiui commerce facile, d'une humeur joviale, avec de I esprit sans a|)|)rèt, cliose rare dans leur cité. Clranicr jouait, nie disait-on, passablement la tragédie; il était l'Orosmane de madame Denis, et ce talent lui \alail l'amitié et la j^raticpic de Voltaire, c'est-à-dire des millions. Hubert avait un talent moins utile, mais anuisant et très-curieux dans sa futilité. L'on eût dit qu'il avait des yeux au bout des doigts. Les mains derrière le dos, il découpait en profd un portrait aussi ressemblant et plus ressendjlant même qu'il ne l'aurait fait au crayon. Il avait la figure de Voltaire si vivement empreinte dans l'imagination, qu'absent comme présent ses ciseaux le représentaient rêvant, écrivant, agissant, et dans toutes ses attitudes. J'ai vu de lui des paysages en décoiq:)ures sur des feuilles de papier blanc, où la perspective était observée avec un art prodigieux. Ces deux aimables Genevois furent assidus aux Délices le peu de temps que j'y passai.

M. de Voltaire voulut nous faire voir son château de Tornay, où était son théâtre, à un quart de lieue de Genève. Ce fut l'après-dînée le but de notre promenade en carrosse. Tornay était une petite gentilhommière assez négligée , mais dont la vue est admirable. Dans le vallon le lac de Genève, bordé de maisons de plaisance, et terminé par deux grandes villes, au-delà et dans le lointain une chaîne de montagnes de trente

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lieues d'étendue, et ce Mont-Blanc cliargc de neiges et de glaces qui ne fondent jamais, telle est la vue de Tornay. lii, je vis ce petit théâtre qui tourmentait Rousseau, et où Voltaire se consolait de ne plus voir celui qui était encoïc plein de sa gloire. L'idée de cette privation injuste et tyrannique me saisit de douleur et d'iiidigiialioti. Peut-être qu'il s'en aperçut; car plus d'une fois, par ses réflexions, il répondit à ma pensée; et sur la route, en revenant, il me parla de Versailles, du long séjour que j'y avais fait, et des bontés que madame de Pompadour lui avait autrefois témoignées. « Elle vous aime encore, lui dis-je; elle me l'a répété souvent; mais elle est faible, et n'ose pas ou ne peut pas tout ce qu'elle veut ; car la malheureuse n'est plus aimée , et peut-être elle porte envie au sort de madame Denis, et voudrait bien être aux Délices. — Qu elle y vienne, dit-il avec transport, jouer avec nous la tragédie. Je lui ferai des rôles, et des rôles de reine; elle est belle, elle doit connaître le jeu des passions. — Elle connaît aussi, lui dis-je, les profondes douleurs et les larmes amères. — Tant mieux! c'est là ce qu'il nous faut, s'écria-t-il comme enchanté d'avoir une nouvelle actrice. » Et en vérité l'on eût dit qu'il croyait la voir arriver. «Puisqu'elle vous convient, lui dis-je, laissez faire; si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai que le votre l'attend. »

Cette fiction romanesque réjouit la société. On

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y trouvait de la vraisemblance; cl madame Denis, donnant dans l'illusion, priait déjà son oncle de ne pas roblii^er à céder ses rôles à l'actrice nouvelle. 11 se relira quelques heures dans son cabinet; et le soir, à soiq^er, les rois et leurs maîtresses étant l'objet de l'entretien, Voltaire, en comparant l'esprit et la galanterie de la vieille cour et de la cour actuelle, nous déploya cette riche mémoire à laquelle rien d'intéressant n'échappail. Depuis madame de la Vallière jusqu'à madame de Pompadour, l'histoire -anecdote des deux règnes, et, dans l'intervalle, celle de la régence, nous passa sous les yeux avec une rapidité et un brillant de Iraits et de couleurs à éblouir. Il se reprocha cependant d'avoir dérobé à M. de l'Écluse des moments qu'il aurait occupés, disait-il, plus agréablement pour nous. Il le pria de nous dédommager par quelques scènes des Ecosscuses , et il en rit comme un enfant.

Le lendemain (c'était le dernier jour que nous devions passer ensemble), il me fit appeler dès le matin, et me donnant un manuscrit : « Entrez dans mon cabinet, me dit -il, et lisez cela; vous m'en direz votre sentiment. » C'était la tragédie de Tancrède f[u'il venait d'achever. Je la lus, et, en revenant le visage baigné de larmes, je lui dis qu'il n'avait rien tait de plus intéressant. «A qui donneriez-vous, me demnnda-t-il, le rôle d'Aménaïdc? — A Clairon, lui lépoiidis-je, à la sublime Clairon, et je vous réponds d'un succès égal au

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