LIVRE VII. 43g
moins à celui de Zaïre. — Vos larmes, reprit-il, me disent bien ce qu'il m'importe le plus de savoir; mais, dans la marche de l'action, rien ne vous a-t-il arrêté? Je n'y ai trouvé, lui dis-je, à faire que ce que vous appelez des critiques de cabinet. On sera trop ému pour s'en occuper au théâtre. » Heureusement il ne me parla point du style; j'aurais été obligé de dissinuder ma pensée ; car il s'en fallait bien qu'à mon avis Tancrède fût écrit comme ses belles tragédies. Dans Rome sauvée et dans V OrpJielin de la Chine , j'avais encore trouvé la belle versification de Zaïre, de Métope et tle la Mort de César; mais dans Tancrède je croyais voir la décadence de son stvle, des vers lâches, diffus, chargés de ces mots redondants qui déguisent le manque de force et de vigueur, en un mot, la viedlesse du poète; car en lui, comme dans Corneille, la poésie de style fut la première qui vieillit; et, après Tancrède où ce feu du génie jetait encore des étincelles, d fut absolument éteitit.
Affligé de nous voir partir, il voulut bien ne nous dérober aucun moment de ce dernier jour. Le désir de me voir reçu à l'Académie française, l'éloge de mes contes, qui faisaient, disait -il, leurs nlus airréables lectures, enfin mon anaivse de la lettre de Rousseau à d'Alembert sur les spectacles, réfutation qu'il croyait sans réplique, et dont il me semblait faire beaucoup de cas, furent, durant la promenade, les sujets de son
4/jO M r M o I p. E <;.
entretien. Je lui demandai si Genève avait pris le cliange sur le vrai motif de cette lettre de P.ousseau. « Rousseau; me dit -il, est connu à Genève mieux qu'à Paris. On n'y est dujx-, ni de son faux zèle , ni de sa fausse éloquence. C'est à moi qu'il en veut, et cela saute aux yeux. Possédé d'ini orgueil outré, il voudrait que, dans sa patrie, on ne parlât que de lui seul. Mon existence Ty offusque; il m'envie l'air que j'y respire, et sur- tout il ne peut souffrir (ju'en amusant quelquefois Genève, je lui dérobe à lui les moments où l'on pense à moi. »
Devant partir au point du jour, dès que les portes de la ville étant ouvertes, nous pourrions avoir des chevaux, nous résolûmes avec madame Denis et MM. Hubert et Cramer, de prolonger jusque-là le plaisir de veiller et de causer ensemble. Voltaire voulut être de la partie, et inutilement le pressâmes- nous d'aller se coucher; plus éveillé que nous, il nous lut encore quelques chants du poème de Jeanne. Cette lecture avait pour moi un charme inexprimable; car, si Voltaire, en récitant les vers héroïques, affectait, selon moi, une emphase trop monotone, une cadence trop marquée, personne ne disait les vers familiers et comiques avec autant de naturel, de finesse et de grâce; ses yeux et son sourire avaient une exjîression (pic je n'ai vue qu'à lui. Hélas! c'était pour moi le chant i\u cygne, et je ne devais plus le revoir ([ucxpirant.
LTVRr. VI I. 44'
Nos adieux mutuels furent attendris jusqu'aux larmes, mais beaucoup plus de mon colé que du sien: cela dcAait être; car, indépend.iunneut de ma reconnaissance et de tous les motifs que j"avais de l'aimer, je le laissais dans l'exil.
A Lyon, nous donnâmes un jour à la liunille de Fleurieu, qui m'attendait à la Tourette, sa maison de campagne. Les deux jours suivants furent employés à voir la ville; et, depuis la fdature de l'or avec la soie jusqu'à la perfection des plus riches tissus, nous suivîmes rapidement toutes les opérations de l'art qui faisait la richesse de cette ville florissante. Les ateliers, riiotel-de-villc, le bel hôpital de la Charité, la bibliotliècjue des jésuites, le couvent des chartreux, la salle de spectacle partagèrent notre attention.
Ici, je me rappelle qu'à mon passage pour aller à Genève, la demoiselle Destouche, directrice du spectacle, m'avait fait demander laquelle de mes tragédies je voulais que l'on donnât à mon retour. Je fus sensible à cette honnêteté; mais je ine bornai à lui en rendre grâces; et je lui demandai pour mon retour, celle des tragédies de \ oltaire que ses acteurs jouaient le mieux. Ils donnèrent Alzire.
Tandis que ma philosophie épicurienne s'égayait en province, la haine de mes ennemis ne s'endormait pas à Paris. J'appris, en y arrivant, que d'Argental et sa femme faisaient courir le bruit que j'étais perdu dans l'esprit du roi, et
/|.'ja MÉMOIRES.
que l'Académie aurait beau nrélire, sa majesté refuserait sou agréiueiil à uion élection. Je trouvai mes amis Irappés de cette opiniou; et, si j'avais eu autant d'impatience qu'ils en avaient euxmêmes de me voir à l'Académie, j'aurais été bien mallieureux. Mais, en les assurant qu'en dépit de 1 iutrie^ue j'obtiendrais cette place d'où l'on voulait ni'exclure, je leur déclarai qu'au surplus je serais encore assez fier si je la méritais même sans l'obtenir. Je m'appliquai donc à finir ma traduction de la Pharsale et ma Poétique française; je mis VÉpître aux Poètes au concours de l'Académie, et, à mesure que les éditions de mes Contes se succédaient , j'en faisais de nouveaux.
I.e succès de VÉpître aux Poètes fut tel que Voltaire l'avait prédit; mais ce ne fut pas sans difficulté qu'elle l'emporta sur deux ouvrages estimables qui lui disputaient le prix : l'un était VÉpître au Peuple, de Tliomas; l'autre, VEpître de l'abbé Delilie sur les avantages de la retraite pour les Gens de lettres. Cette circonstance de ma vie fut assez remarquable pour nous occiqjer un moment.
A peine avais-je mis mon épître au concours, lorsque Thomas, selon sa coutume , vint me communiquer celle cpTil y allait envoyer. Je la trouvai belle, et d'un ton si noble et si ferme, que je crus au moins très-possible qu'elle l'emportât sur la mienne. « Mon ami, lui dis-je, après l'avoir entendue et fort applaudie, j'ai de mon côté une