LIVRE Vil
confidence à vous faire; mais j'y mets deux conditions : Tune , que vous nie garderez le secret le plus absolu; 1 autre, qu'après avoir appris ce que je vais vous confier, vous n'en ferez aucun usage, c'est-à-dire que vous vous conduirez comme si je ne vous avais rien dit. J'en exii^e votre parole. » Il me la donna. « A-présent, poursuivis-je, apprenez que j'ai mis moi-même un ouvrage au concours. — En ce cas, me dit- il, je retire le mien. — C'est là ce que je ne \ eux point , répliquai-je , et pour deux raisons : Tune, parce qu'il est très - possible que l'on rejette mon ou- ^Tage comme hérétique, et qu'on lui refuse le prix; vous en allez juger vous-même; l'autre, parce qu'il n'est pas décidé que mon ouvrage vaille mieux que le votre, et que je ne veux pas vous voler un prix qui peut-être vous appartient. Je m'en tiens donc à la parole que vous m'avez donnée. Ecoutez mon épître. » Il l'entendit, et il convint qu'il y avait des endroits hardis et périlleux. Nous voilà donc rivaux confidents l'un de l'autre, et concurrents de l'abbé Delille.
Or, un jour, lorsque l'Académie examinait, pour adjuger le prix, les pièces mises au concours, je rencontrai Duclos à fOpéra, et lui en demandai des nouvelles. « Ne m'en parlez pas, me dit-il , je crois que ce concours mettra le feu à l'Académie. Trois pièces, comme on n'en voit guère, se disputent le prix. Il y en a âcuy. dont le mérite n'est pas douteux; tout le monde eu
coiniciil; mais la lioisiniK' nous lourno la tèlc. Cl est l'ouvrage d un j(Miiu' loii , [)h'in de verve et d audace, qui ne ménage rien, qui brave tous les préjugés littéraires, qui parle des poètes eu poète et ([ui les peint tous de leurs propres couleurs, avec une pleine franchise; ose louer Lucain -et censurer A'irgile, venger le Tasse des mépris deBoileau, apprécier Boileau lui-même et le réduire à sa juste valeur. D'Olivet en est furieux; il dit que l'Académie se déshonore, si elle couronne cet insolent ouvrage, et je crois cependant qu'il sera couronné. » Il le fut; mais, lorsque je me présentai poiu' recevoir le prix , d'Olivet jura (pi'il ne me le pardonnerait de sa vie.
Ce fut, je crois, dans ce temps-là que je publiai ma traduction de la Pharsale : des-lors, la rhélorique et la poétique se partagèrent mes études; et mes Contes, par intervalles, leur dérobèrent cpielques moments.
C'était sur- tout à la campagne que cette manière de rêver m'était favorable, et quelquefois l'occasion m'y faisait rencontrer d'assez heureux sujets. Par exemple, un soir à Besons, où M. de Saint -Florentin avait une maison de campagne, étant à souper avec lui, comme on me ])arlail de mes Contes : « Il est arrivé, me dit-il, dans ce village, une aventure dont vous feriez peut-être quelque chose d'intéressant. » Et, en peu de mots, il me raconta qu'un jeune paysan et une jeune
paysanne, cousins germains, faisant l'aniour ensemble, la fille s'était trouvée grosse; que, ni le curé, ni Tofficial, ne voulant leur permettre de se marier, ils avaient eu recours à lui, et qu'il avait été obligé de leur faire venir la. dispense de Rome. Je convins qu'en effet ce sujet, mis en oeuvre, pouvait avoir son intérêt. La nuit quand je fus seul, il me revint dans la pensée, et s'empara de mes esprits, si bien que, dans une heure, tous les tableaux, toutes les scènes et les personnages eux-mêmes, tels que je les ai peints, en furent dessinés et comme présents à mes yeux. Dans ce temps -là, le style de ce genre d'écrits, ne me coûtait aucune peine; il coulait de source, et, dès que le conte était bien conçu dans ma tète, il était écrit. Au lieu de dormir, je rêvai toute la nuit à celui-ci. Je voyais, j'entendais parler Annette et Lubin aussi distinctement que si cette fiction eût été le souvenir tout frais encore de ce que j'aurais vu la veille. En me levant au point du jour, je n'eus donc qu'à répandre rapidement sur le papier ce que j'avais rêvé; et mon conte fut fait tel qu'il est imprimé.
L'après-diner, avant la promenade, on me demanda, comme on faisait souvent à la campagne, si je n'avais pas quelque chose à lire, et je lus Amiette et Lubin. Je ne puis exprimer quelle fut la surprise de toute la société, et singidierement la joie de M. de Saint-Florentin, de voir comme en si peu de temps j'avais peint le tableau dont