LIVRE VII
Avec plus de cordialité, la bonne et toute simple madame de Chalut m'attirait à Saint-Cloud ; et, pour m'y retenir, elle avait un charme irrésistible, celui d'une amitié qui, du fond de son cœur, versait dans le mien, sans réserve, ce qu'elle avait de plus caché, ses sentiments les plus intimes et ses intérêts les plus chers. Elle n'étaitpas nécessaire à mon bonheur, il faut que je l'avoue; mais j'étais nécessaire au sien. Son ame avait besoin de l'appui de la mienne; elle s'y reposait, elle s'y soulageait du poids de ses peines, de ses chagrins. Elle en eut un dont l'horreur est inexprimable : ce fut de voir ses anciens maîtres, ses bienfaiteurs, ses amis, le dauphin, la dauphine, frappés en même temps comme d'une invisible main, et consumés de ce qu'elle appelait un poison lent, se flétrir, sécher et s'éteindre. Ce fut moi qui reçus ses regrets sur cette mort lente. Elle y mêlait des confidences qu'elle n'a faites qu'à moi seul, et dont le secret me suivra dans le silence du tombeau.
Mais des campagnes où je passais successivement les belles saisons de l'année, Maisons et Croix -Fontaine étaient celles qui avaient pour moi le plus d'attraits. A Croix-Fontaine, ce n'étaient que des voyages; mais toutes les voluptés de luxe, tous les raffinements de la galanterie la plus ingénieuse et la plus délicate y étaient; réunis par l'enchanteur Bouret. Il était reconnu pour le plus obligeant des hommes et le plus
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magnifique; ou ne pail.iil (|uc de la ji^rAce qu'il savait mettre dans sa manière d'obliger. Ilélas! vous allez bientôt voir dans quel abvme de mallieurs Tenlraîna ce penebant aimable et (uneste. Cependant, comme il réunissait deux grandes places de finance, celle de fermier -général et celle de fermier des postes; comme il avait d'ailleurs, par ses relations et par la voie des courriers, toute facilité de se procurer, pour sa table, ce qu'il y avait de plus exquis et de plus rare dans le royaume, qu'il recevait de tous cotés des présents de ses protégés, dont il avait fait la fortune, ses amis ne voyaient dans ses profusions que les effets de son crédit et l'usage de ses richesses.
Mais madame Gaulard, qui vraisemblablement voyait mieux et plus loin que nous dans les affaires de son ami, et qui s'affligeait des dépenses où se répandait sa fortune, ne voulant plus en être ni l'occasion , ni le prétexte , avait pris à Maisons, sur la route de Croix-Fontaine, une maison simple et modeste, où elle vivait habituellement solitaire, avec une nièce d'un naturel aimable et d'une gaité de quinze ans. J'ai peint le caractère de madame Gaulard dans l'un des contes de la Veillée^ où sous le nom d'Ariste, je me suis mis en scène. Ce caractère uni, simple, doux, naturel, et d'une égalité paisible, s'était si aisénient accommodé du mien, qu'à peine m'eut-elle connu à Paris et à Croix-Fontaine, elle me désira pour
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société intime dans sa retraite de Maisons; et insensiblement je m'y trouvai si bien nioi-nième que je finis par y passer non-senlcnient le temps de la belle saison, mais les hivers entiers, lorsqu'au tumulte et au bruit de la ville; elle préféra le silence et le repos de la campagne. Quel charme avait pour moi cette solitude? on s'en doute, et je le dirais sans mystère; car rien n'était plus légitime que mes intentions et mes vues; mais, comme le succès n'y répondit pas, ce n'est là que l'un de ces songes dont le souvenir n'a rien d'intéressant que pour celui qui les a laits. Il suffit de savoir que cette retraite tranquille était celle où mes jours coulaient avec le plus de calme et de rapidité.
Tandis que j'oubliais ainsi et le monde et l'Académie, et que je m'oubliais moi-même, mes amis qui croyaient les honneurs littéraires usurpés par tous ceux qui les obtenaient avant moi, s'impatientaient de voir dans une seule année quatre nouveaux académiciens me passer sur le corps sans que j'en fusse ému; tandis qu'à chaque élection nouvelle mes ennemis, assiégeant les portes de l'Académie, redoublaient de manœuvres el d'efforts pour m'en écarter.
~ En parlant de la parodie de Cinna, j'ai oublie de dire qu'il y avait un mot piquant pour le comte de Choiseul-Praslin, alors ambassadeur à Vienne. On sait qu'Auguste dit à Cinna et à Maxime :
A ous qui nie tenez lieu d'Agrippé et de Mécène. Ce vers était ainsi parodié :
Vous qui me tenez lieu du Merle et de ma femme.
Or, ce nom de le Merle était mi sobri(|uet donné an comte de Prasiin. C'est poniquoi, lorsqu'il avait pris pour maîtresse la Dangeville , Grandval, qui l'avait eue, et qu'elle voulait conserver pour suppléant, lui répondit:
Le merle a trop souillé la cage, Le moineau n'y veut plus rentrer.
On m'avait donc fait un crime auprès du duc de Clîoiseiil de ce vers de la parodie :
Vous qui me tenez lieu du Merle et de ma femme.
Et, dans l'une de nos conférences, il me le cita comme insulte faite à son cousin. J'eus la faiblesse de répondre que ce vers n'était pas de ceux que j'avais sus. « Et comment donc était le vers que vous saviez? demanda-t-il en me pressant. — Je répondis, pour sortir d'embarras :
Vous qui me tenez lieu de ma défunte femme.
— Fi donc, s'écria-t-il , ce vers est plat ; l'autre est bien meilleur! il n'y a pas de comparaison. » Prasiin n'était [)as homme à prendre aussi "aiment la plaisanterie. Il avait l'ame basse et triste; et , dans les hommes de ce caractère ,, l'orgueil blessé est inexorable.