LIVRE Vif
De retour de son ambassade, il fut fait ministre d'état pour les affaires étrangères. Alors, en profond politique, il tint conseil avec d'Argental el, sa femme sur les moyens de m'interdire , au moins pour quelque temps encore , l'entrée de l'Académie.
Thomas y remportait les prix d'éloquence , avec une grande supériorité de talents sur tous ses rivaux. On résolut de me l'opposer; et pour cela le comte de Praslin commença par se l'attacher, en le prenant pour secrétaire, et en lui faisant accorder la place de secrétaire -interprète auprès des Ligues suisses. C'était se donner à soi-même l'honorable apparence de protéger un homme de mérite. Ainsi se décorait et croyait s'ennoblir la petitesse de la vengeance que l'on exerçait contre moi; et l'on n'attendait que le moment de mettre Thomas en avant pour me barrer le chemin de l'Académie.
Cependant mes amis et moi, en nous réjouissant du bien qui arrivait à Thomî^s, nous ne pensions qu'à lever l'obstacle qui , dans l'opinion des académiciens , s'opposait à mon élection. « Tant que l'on croira, me disait d'Alembert, que le roi vous refuserait, on n'osera pas vous élire. D'Argental, Praslin, le duc d'Aumont, assurent que nous essuierions ce refus. Il faut absolument détruire ce bruit-là, »
Rentré en grâce auprès de madame de Pompadour, je lui communiquai ma peine, la suppliant
de savoir thi roi s'il me sérail favorable. Elle eut la bonté de le lui demander, et sa réponse fut que, si j'étais élu, il ai;réerait mon élection. «Je puis donc, madame, lui dis-je, en assurer l'Académie?
— Non, me dit-elle, non, vous me compromettriez; il faut seidement dire que vous avez lieu d'espérer l'agrément du roi. — Mais, madame , insistai-je, si le roi vous a dit formellement
— Je sais ce que le roi m'a dit, reprit- elle avec vivacité; mais sais-je ce que là-haut on lui fera dire ? » Ces mots me fermèrent la bouche, et je revins contrister d'Alembert en lui rendant compte de mon voyage.
Quand il eut bien pesté contre les âmes faibles, il fut décidé entre nous de m'en tenir à annoncer des espérances, mais d'un ton à laisser entendre qu'elles étaient fondées; et, en effet, la mort de Marivaux, en 1763, laissant une place vacante, je fis les visites d'usage, de l'air d'un homme qui n'avait rien à craindre du coté de la cour. Cependant, cette inquiétude de madame de Pompadour, sur ce qu'on ferait dire au roi , me tracassait ; je cherchais dans ma tète quelque moyen de m'assurer de lui; je crus en trouver un; mais dans ce moment-là je ne pouvais en faire usage. Ma Poétique s'imprimait : il me fallait encore quelques mois ])our la mettre au jour, et c'était l'instrument du dessein que j'avais formé. Heureusement l'abbé de Radonvilliers, ci-devant sousprécepteur des enfants de France, se présenta en