‹ Œuvres complètesChapitre 177 sur 196 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil

même temps que moi pour la place vacante ; eJ c'était faire une chose agréable à M. le dauphin, peut-être au roi lui-même, que de lui céder cette place. J'allai donc à Versailles déclarer à mon concurrent que je me retirais. J'y avais peu de mérite, il l'aurait emporté sur moi; et telle était sa modestie qu'il fut sensible à cette déférence , comme s'il n'avait dû qu'à moi tous les suffrages qu'il réunit en sa faveur.

Une circonstance bien remarquable de cette élection fut l'artifice cju'employèrent mes eimemis et ceux de d'Alembert et de Duclos , pour nous rendre odieux à la cour du dauphin. Ils avaient commencé par répandre le bruit que mon parti serait contraire à l'abbé de Radonvilliers , et que si, dans le premier scrutin, il obtenait la pluralité , au moins dans le second n'échapperaitil pas à l'injure des boules noires. Cette prédiction faite, il ne s'agissait plus que de la vérifier; et voici comment ils s'y prirent. Il y avait à l'Académie quatre hommes désignés sous le nom de philosophes , étiquette odieuse dans ce lemps-là. Ces académiciens notés étaient Duclos, d'Alembert, Saurin, et Watelet. Les dignes chefs du parti contraire, d'Olivet,Batteux, et vraisemblablement Paulmi etSéguier, complottèrent de donner euxmêmes des boules noires qu'on ne manquerait pas d'attribuer aux philosophes; et en effet quatre boules noires se trouvèrent dans le scrutin.

Grand étonnement, grand murmure de la part

de ceux qui les avaient données ; et , les yeux fixés sur les quatre auxquels s'atlacliail le soupçon , les fourbes disaient hautement f[u'il était bien étrange qu'un homme aussi irrépréhensible et aussi estimable que M. l'abbé de Radonvilliers, essuyât raffront de quatre boules noires! L'abbé d'OUvct s'inchgnait d'un scandale aussi honteux, aussi criant ; les quatre philosophes avaient l'air confondu. Mais la chance tourna bien vite à leur avantage, et à la honte de leurs ennemis. Voici par quel coup de baguette. L'usage de l'Académie , en allant au scrutin des boules, était de distribuer à chacun des électeurs, deux boules, ime blanche et une noire. La boîte dans laquelle on les faisait tomber avait aussi deux capsules , et au-dessus deux gobelets, l'un noir et l'autre blanc. Lorsqu'on voidait être favorable au candidat, on mettait la boule blanche dans le gobelet blanc , la noire dans le noir; et , lorsqu'on lui était contraire, on mettait la boule blanche dans le gobelet noir, la noire dans le blanc. Ainsi, lorsqu'on vérifiait le scrutin, il ffillait retrouver le nombre des boules, et en trouver autant de blanches dans la capsule noire qu'il y en avait de noires dans la capsule blanche.

Or, par une espèce de divination, l'un des philosophes, Duclos, ayant prévu le tour qu'on voulait leur jouer, avait dit à ses camarades: « Gardons dans nos mains nos boules noires , afin que, si ces coquins -là ont la malice d'en

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