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Lorsque je descendis chez madame de Pompadoiir, à qui j'avais déjà présente mon ouvraofe , « Allez-vous-en, me dit-elle , chez M. de Choiseul, lui offrir son exemplaire, il vous recevra bien; et laissez -moi celui de M. de Praslin; je le lui offrirai moi-même. »
Après mon expédition , j'allai bien vite annoncer à d'Alembert et à Duclos le succès que je venais d'avoir, et le lendemain je fis présent de mon livre à l'Académie. J'en distribuai des exemplaires à ceux des académiciens que je savais bien disposés pour moi. Mairan disait que cet ouvrage était un pétard que j'avais mis sous la porte de l'Académie pour la faire sauter , si on me la fermait ; mais toutes les difficultés n'étaient pas encore applanies.
Duclos et d'Alembert avaient eu je ne sais quelle altercation en pleine Académie , au sujet du roi de Prusse et du cardinal de Bernis; ils étaient brouillés tellement qu'ils ne se parlaient point ; et, au moment où j'allais avoir besoin de leur accord et de leur bonne intelligence, je les trouvais ennemis l'un de l'autre. Duclos , le plus brusque des deux, mais le moins vif, était aussi le moins piqué. L'inimitié d'un homme tel que d'Alembert lui était pénible ; il ne demandait qu'à se réconcilier avec lui; mais il voulait obtenir par moi que d'Alembert fit les avances.
<( Je suis indigné , me dit-il , de l'oppression sous laquelle vous avez gémi, et de la persécution
sourde et lâche que vous éprouvez encore. Il est temps que cela finisse. Rougainville est mourant; il faut que vous ayez sa place. Dites à d'Alembert que je ne demande pas mieux que de vous l'assurer; qu'il m'en parle à rAcadémie, nous arrangerons votre affaire pour la prochaine élection. »
D'Alembert bondit de colère quand je lui proposai de parler à Duclos. « Qu'd aille au diable, me dit-il, avec son abbé de Bernis : je ne veux pas plus avoir affaire à Tun qu à Tautre.
— En ce cas-là, je renonce à l'Académie; mon seid regret, lui dis-je, est d'y avoir pensé. — Pourquoi donc? reprit-il avec chaleur; est-ce que pour en être vous avez besoin de Duclos ?
— Et de qui n'aurais-je pas besoin, lorsque mes amis m'abandonnent, et que mes ennemis sont plus ardents à me nuire et plus agissants que jamais? Ah! ceux-là parleraient au diable pour m'ôter une seule voix ; mais ce que j'ai dit autrefois en vers, je l'éprouve moi-même:
L'amitié se rebute , et le malheur la glace ; La haine est implacable, et jamais ne se lasse.
— Vous serez de l'Académie malgré vos ennemis , reprit -il. — Non, monsieur, non, je n'en serai point, et je ne veux point en être. Je serais balloté , supplanté, insulté par un parti déjà trop nombreux et trop fort. J'aime mieux vivre obsciu-; pour cela, grâce au ciel, je n'aurai besoin dt
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personne. — Mais, Marmontel, vous vous Tâchez,
je ne sais pas pourquoi — Ah ! je le sais bien ,
moi? l'ami de mon cœur, l'homme sur qui je comptais le plus au monde, n'a que deux mots
à dire pour me tirer de l'oppression — Eh
bien ! morbleu , je les dirai : mais rien ne m'a tant coûté en ma vie. — Duclos a donc des torts bien graves envers vous? — Comment, vous ne savez donc pas avec quelle insolence , en pleine Académie , il a parlé du roi de Prusse ? — Du roi de Prusse ! et que fait à ce roi ime insolence de Duclos ? Ah! d'Alembert, ayez besoin de mon ennemi le plus cruel, et que, pour vous servir, il ne s'agisse que de lui pardonner, je vais l'embrasser tout-à-l'heure. Allons, dit-il, ce soir, je me réconcilie avec Duclos; mais qu'il vous serve bien ; car ce n'est qu'à ce prix et pour l'amoiu'
de vous — Il me servira bien, lui dis-je ; »
et en effet Duclos, ravi de voir d'Alembert revenir à lui, agit en ma faveur aussi vivement que lui-même.
Mais à la mort de Bougainville , et , au moment où je me flattais de lui succéder sans obstacle , d'Alembert m'envoya chercher. « Savcz-vous, me dit -il, ce qui se trame contre vous ? on vous oppose un concurrent en faveur duquel Praslin , d'Argental et sa femme briguent les voix à la ville, à la cour. Ils se vantent d'en réunir un très-grand nombre, et je le crains; car ce concurrent, c'est Thomas. — Je ne crois pas . lui dis-
J€, que Thomas se pnHe à cetle maiicjeuvio. Mais, me dit-il , Tliomas y est fort embarrassé. Vous savez qu'ils Tout empêtré de bienfaits , de reconnaissance; ensuite ils Font engagé de loin à penser à l'Académie; et, sur ce qu'il leur a fail observer que sa qualité de secrétaire personnel du ministre ferait obstacle à son élection, Praslin lui a obtenu du roi un brevet qui ennoblit sa place. A-présent que l'obstacle est levé, on exige qu'il se présente et on lui repond de la grande pluralité des voix. Il est à Fontainebleau en présence de son ministre, et obsédé par d Argental. Je vous conseille de l'aller voir. »
Je partis, et en arrivant j'écrivis à Thomas pour lui demander un rendez-vous. Tl répondit qu'il se trouverait sur les cinq heures au bord du grand bassin. Je l'y attendis ; et en l'abordant , «Vous vous doutez bien , mon ami, lui dis-je , du sujet qui m'amène. Je viens savoir de vous si ce que l'on m'assure est vrai;» et je lui répétai ce que m'avait dit d'Alembert.
« Tout cela est vrai , me répondit Thomas ; et il est vrai encore que M. d' Argental m'a signifié ce matin que M. de Praslin veut que je me présente , qu'il exige de moi cette marque d'attachement, que telle a été la condition du brevel (|u'il m'a fait avoir; qu'en l'acceptant j'ai dû entendre pourquoi il m'était accordé; et que si je man([ue à mon bienlaileui', par égard pour un honmie qui l'a offensé , je perds ma place et ma fortune.