‹ Œuvres complètesChapitre 180 sur 196 · LIVRE Vil. 46H · texte numérisé non relu

LIVRE Vil. 46H

Voilà ma position. A-présent dites-moi ce que vous feriez à ma place. — ^ Est-ce bien sérieusement, lui dis-je, que vous me consultez? — Oui, me dit -il en souriant, et de Tair d'un homme qui avait pris son parti. — Eh bien ! lui dis-je, à votre place , je ferais ce que vous ferez. — Non, sans détour, que feriez-vous? — Je ne sais pas, lui dis-je, me donner pour exemple; mais ne suis -je pas votre ami? n'êtes -vous pas le mien? — Oui, me dit -il, je ne m'en cache pas.

Je l'ai dit à la terre , au Ciel , à Giisman même.

Eh bien! repris-je, si j'avais un fds, et s'il avait le malheur de servir contre son ami la haine

d'un Gusman, je lui — N'achevez pas, me

dit Thomas en me serrant la main, ma réponse est faite et bien faite. — Eh ! mon ami , lui disje, croyez -vous que j'en aie douté? — Vous êtes cependant venu vous en assurer, me dit-il avec un doux reproche. — Non certes, répondis-je, ce n'est pas pour moi que j'en ai voulu l'assurance, mais pour des gens qui ne connaissent pas votre ame aussi -bien que je la connais. — Dites-leur, reprit-il , que si jamais j'entre à l'Académie , ce sera par la belle porte. Et à l'égard de la fortune, j'en ai si peu joui, et m'en suis passé si long-temps, que j'espère bien n'avoir pas désappris à m'en passer encore. » A ces mots, je fus si ému que je lui aurais cédé la place, s'il avait voulu l'accepter, et s'il l'avait pu décemment;

mais la liaiiic de son ministre contre moi elait si déclarée, que nous aurions passé, lui pour l'avoir servie, moi pour y avoir succombé. iSous nous en tînmes donc à la conduite libre et franche qui nous convenait à tous deux. Il ne se mit point sur les rangs, et il perdit sa place de secrétaire du ministre. On n'eut pourtant pas l'impudence de lui ôter celle de secrétaire-interprète des Suisses. Il fut reçu de l'Académie immédiatement après moi, il le fut par acclamation, mais à une longue distance; car, de 17G3 jusqu'en 1766 il n'y eut point de place vacante, quoique, année commune, le nombre des morts, à l'xlcadémie, fût de trois eu deux ans.

Je dois dire, à la honte du comte de Praslin, et à la gloire de Thomas, que celui-ci, après s'être refusé à un acte de servitude et de bassesse, crut devoir ne se retirer de chez un homme qui lui avait fait du bien que lorsqu'il serait renvoyé. Il resta près de lui un mois encore, se trouvant, comme de coutimic, tous les matins à son lever, sans que cet homme dur et ^ain lui dît une ])arole, ni qu'il daignât le regarder. Dans une ame naturellement noble et lière comme était celle de Thomas, jugez combien cette humble épreuve devait être pénible! Enfin, après avoir donné à la reconnaissance au-delà de ce quil devait, voyant combien le vil orgueil de ce ministre était irréconciliable avec l'honnêteté modeste et patiente, il lui fit dire qu'il se voyait forcé de pren-

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