LIVRE VII
me dit-il, avez- vous oublié que chez madame Dubocage, lui soir, étant assis auprès de madame de Villaumont, vous ne cessâtes, Tun et rautre, de me regarder et de rire en vous parlant à Voreille. Assurément c'était de moi que \ous riiez, et je ne sais pourquoi, car ce jour- là je n'étais pas plus ridicule que de coutume. »
« Heureusement, lui dis -je, ce que vous rappelez m'est très -présent : voici le fait. Madame de Villaumont vous voyait pour la première fois; et, comme on faisait cercle autour de vous, elle me demanda qui vous étiez. Je vous nommai. Elle qui connaissait , dans les gardes -françaises, un officier de votre nom, me soutint que vous n'étiez pas M. de INIarivaux. Son obstination me divertit; la mienne lui parut plaisante; et en me décrivant la figure du Marivaux, qu'elle connaissait, elle vous regardait; voilà tout le mystère. — Oui, me dit -il ironiquement, la méprise était fort risible! cependant vous aviez tous deux un certain air malin et moqueur que je connais bien, et qui n'est pas celui d'un . badinage simple. — Très -simple était pourtant le nôtre, et très -innocent, je vous jure. Au surplus, ajoutai -je, c'est la vérité toute nue. J'ai cru vous la devoir, m'en voilà quitte; et, si vous ne m'en croyez pas, ce sera moi, Monsieur, qui aurai à me plaindre de vous. » Il m'assura qu'il m'en croyait; et il ne laissa pas de dire à madame Geoffrin qu'il n'avait pris cette explication que pour une manière
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adroite de m'exciiser auprès de lui. La mort m'enleva son suffrage; mais, s'il me l'avait accordé, il se serait cru généreux.
La dame de Villaumont, dont je vous ai parlé, était fille de madame Gaulard , et la rivale de madame de Brionne, en beauté, plus vive même ol |)l(is piquante.
Madame Dubocage, chez qui nous soupions quelquefois, était une femme de lettres d\m caractère estimable, mais sans relief et sans couleur. Elle avait, comme madame Geoffrin, une société littéraire, mais infiniment moins agréable, et analogue à son humeur douce, froide, polie et triste. J'en avais été quelque temps; mais le sérieux m'en étouffait , et j'en fus chassé par l'ennui. Dans cette femme un moment célèbre , ce qui était vraiment admirable, c'était sa modestie. Elle voyait gravé au bas de son portrait : Forma Venus, arte Minerva; et jamais on ne surprit en elle im mouvement de vanité. Revenons aux plaintes que faisaient de moi des gens d'un autre caractère.
Parmi les académiciens dont les voix ne m'étaient point assurées, nous comptions le président Hénault et Moncrif. Madame (ieoffrin leur parla et revint à moi courroucée. « Est-il possible^ me dit-elle, que vous passiez votre vie à vous faire des ennemis! voilà Moncrif qui est furieux contre vous ; et le président Hénault qui n'est guère moins irrité. — De quoi, Madame, et que
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leur ai -je fait? — Ce que vous avez fait! votre livre de la Poétique. Car vous avez toujours la rage de faire des livres. — Et dans ce livre , qu'est-ce qui les irrite? — Pour Moncrif, je le sais, dit-elle, il ne s'en cache point, il le dit hautement. Vous citez de lui une chanson, et vous l'estropiez. Elle avait cinq couplets , vous n'en citez que trois. — Hélas! Madame, j'ai cité les meilleurs, et je n'ai retranché que ceux qui répétaient la même idée. — Vraiment! c'est de quoi il se plaint, que vous ayez voulu corriger son ouvrage. Il ne vous le pardonnera ni à la vie ni à la mort. — Qu'il vive donc. Madame, et qu'il meure mon ennemi pour ses deux couplets de chanson; je supporterai ma disgrâce. Et le bon président, quelle est envers lui mon offense? — Il ne me l'a point dit; mais c'est encore, je crois, de votre livre qu'il se plaint. Je le saurai. » Elle le sut. Mais quand il fallut me le dire et que je l'en pressai, ce fut une scène comique dont l'abbé Raynal fut témoin.
« Eh bien! madame, vous avez vu le président Hénault; vous a-t-il dit enfin quel est mon tort? — Oui, je le sais; mais il vous-^le pardonne, il veut bien l'oublier; n'en parlons plus. — Au moins, madame, dois -je savoir quel est ce crime involontaire qu'il a la bonté d'oublier. — Le savoir, à quoi bon? cela est inutile. Vous aurez sa voix, c'est assez. — Non, ce n'est pas assez, et je ne suis pas fait pour essuyer des plaintes sans sa-
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voir quel en est Tobjet. — Madame, dit ral)bé Rayiial, je trouve que M. Marmontel a raison. — Ne voyez-vous pas, reprit-elle, qu'il ne veut le savoir que pour en plaisanter et pour en faire un conte? — Non, Madame, je vous promets d'en garder le silence dès que j'aurai su ce que c'est.
— Ce que c'est! toujours votre livre et votre fureur de citer. Ne Tai-je point là votre livre? — Oui, Madame, il est là. — Voyons cette chanson du président que vous avez citée à -propos des chansons à boire. La voici :
Venge-moi d'une ingrate maîtresse , etc.
De qui la tenez -vous cette chanson? — De Gébote. — Eh bien! Géliote ne vous l'a pas donnée telle qu'elle est, puisqu'il faut vous le dire. Il y a un O que vous en avez retranché. — Un O, Madame! — Eh! oui, un O. N'y a-t-il pas un vers qui dit, que d'attraits? — Oui, Madame.
Que d'attraits ! dieux ! qu'elle était belle !
— Justement, c'est- là qu'est la faute. Il fallait dire : O Dieux ! qu'elle était belle! — Eh! Madame, le sens est le même. — Oui, Monsieur; mais lorsque l'on cite , il faut citer fidèlement. Chacun est jaloux de ce qu'il a fait; cela est naturel. Le président ne vous a pas prié de citer sa chanson.
— Je l'ai citée avec éloge. — Il n'y fallait donc rien changer. Puisqu'il y avait mis, 6 Dieux l cela lui plaisait davantage. Que vous avait-il fait pour
lui ôter son O? Du reste, il m'a bien assurée que cela n'empêcherait point qu'il ne rendît justice à vos talents. »
L'abbé Raynal mourait d'envie de rire et moi aussi. Mais nous nous retînmes; car madame Geoffrin était déjà assez confuse, et, lorsqu'elle avait tort, il n'y avait point à badiner.
En nous en allant, je contai à l'abbé mon aventure avec Marivaux et ma querelle avec Moncrif. « Ah! me dit-il, cela nous prouve que lorsqu'on dit d'un homme qu'il a des ennemis, il faut , avant de le juger, bien regarder s'il a mérité d'en avoir.»
Lorsque ce détroit fut passé, ma vie reprit son cours libre et tranquille. D'abord elle se partagea entre la ville et la campagne, et l'une et l'autre me rendaient heureux. De mes sociétés à la ville, la seule dont je n'étais plus était celle des Menus-Plaisirs. Curv,qui en avait été lame, était infirme et ruiné. Il mourut peu de temps après.
Lorsque son secret a été connu ( et il ne l'a été qu'après sa mort), j'ai quelquefois entendu dire dans le monde qu'il aurait dû se déclarer pour auteur de la parodie. J'ai toujours soutenu qu'il ne le devait pas ; et malheur à moi s'il l'eût fait, car c'aurait été lui qu'on aurait opprimé, et j'en serais mort de chagrin. Ma faute était à moi, et il eût été souverainement injuste qu'un autre en eût porté la peine. Au reste la parodie , telle qu'on rivait vue, pleine de grossières injures.
n'était pas celle qiiil ;i\ail lailc. Il aurait donc fallu qu'on s'accnsanl do ruiic il cnl été reçu à désavouer Tautre; cl, (|uaii(l il aurait tait cette distinctiou, aiuail-oii \()ulu Técouter? Il eut été perdu, et j'en aurais été la cause; il fit, en gardant le silence, ce ({u'i! y avait de plus juste et de meilleur à faire pour moi comme pour lui, et je lui devais les douceurs de la vie que je menais depuis que ma bienheureuse disgrâce m'avait rendu à moi-même et à mes amis.
Je ne mets pas au nombre de mes sociétés particulières l'assemblée qui se tenait les soirs chez matlemoiselle l'Espinasse; car, à l'exception de quelques amis de d'Alembert, comme le chevalier de Chastellux, l'abbé Morellet, Saint-Lambert et moi, ce cercle était formé de gens qui n'étaient point liés ensemble. Elle les avait pris ça et là dans le monde, mais si bien assortis, que, lorsqu'ils étaient là, ils s'y trouvaient en harmonie comme les cordes d'un instriunent monté par une habile main. En suivant la comparaison, je pourrais dire qu'elle jouait de cet instrument avec un art ([ui tenait du génie; elle semblait savoir quel sou rendrait la corde qu'elle allait toucher ; je veux dire que nos esprits et nos caractères lui étaient si bien connus, que, pour les mettre en jeu, elle n'avait qu'iui mot à dire. jNulle part la conversation n'était plus vive, plus brillante, ni mieux réglée que chez elle. C'était un rare phénomène que ce degré de