‹ Œuvres complètesChapitre 183 sur 196 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil

chaleur tempérée et toujours égale ou elle savait l'entretenir, soit en la modérant, soit en l'animant tour-à-tour. La continuelle activité de son ame se communiquait à nos esprits, mais avecmesure; son imagination en était le mobile, sa raison, le régulateur. Et remarquez bien que les têtes qu'elle remuait à son gré n'étaient ni faibles ni légères; les Condillacs et les Turgots étaient du nombre ; d'Alembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant. Son talent de jeter en avant la pensée, et de la donner à débattre à des hommes de cette classe; son talent de la discuter elle-même, et, comme eux, avec précision, quelquefois avec éloquence; son talent d'amener de nouvelles idées et de varier l'entretien, toujours avec l'aisance et la facilité d'une fée qui, d'un coup de baguette , change à son gré la scène de ses enchantements; ce talent, dis -je, n'étail pas celui d'une femme vulgaire. Ce n'était pas avec les niaiseries de la mode et de la vanitcque , tous les jours , durant quatre heures de conversation, sans langueur et sans vide, elle savait se rendre intéressante pour un cercle de bous esprits. Il est vrai que l'un de ses charmes élail ce naturel brûlant qui passionnait son langage, et qui communiquait à ses opinions la chaleur, l'intérêt, l'éloquence du sentiment. Souvent aussi chez elle, et très -souvent, la raison s'égayait; une douce philosophie s'y permettait un léger badinage; d'Alembert en donnait le ton; et qui

jamais sut mieux que lui

Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère?

L'histoire d'une personne aussi singulièrement douée que l'était mademoiselle l'Espinasse, doit être pour vous, mes enfants, assez curieuse à savoir. Le récit n'en sera pas long :

Il y avait à Paris une marquise du Deffant, femme pleine d'esprit, d'humeur et de malice. Galante et assez belle dans sa jeunesse , mais vieille dans le temps dont je vais parler, presque aveugle , et rongée de vapeurs et d'ennui ; retirée dans un couvent avec une étroite fortune , elle ne laissait pas de voir encore le grand monde où elle avait vécu. Elle avait connu d'Alembert chez son ancien amant , le président Hénaidt , qu'elle tyrannisait encore, et qui, naturellement très-timide, était resté esclave de la crainte longtemps aprèz avoir cessé de l'être de l'amour. Madame tki Deffant, charmée de l'esprit et de la gaîté de d'Alembert, l'avait attiré chez elle, et si bien captivé, qu'il en était inséparable. Il logeait loin d'elle, et il ne passait pas un jour sans l'aller voir.

Cependant, pour remplir les vides de sa solitude , madame du Deffant cherchait une jeune personne bien élevée et sans fortune qui voulût être sa compagne et à titre d'amie, c'est-à-dire de complaisante, vivre avec elle dans son couvent; elle rencontra celle-ci; elle en fut enchantée, comme vous croyez bien. D'Alembert ne fut

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