LIVRE Vil
pas moins charmé de trouver chevi sa vieille amie un tiers aussi intéressant.
Entre cette jeune personne et lui, 1 infortune avait mis un rapport qui devait rapprocher leurs âmes. Ils étaient tous les deux ce qu'on appelle enfants de Tainour. Je vis leur amitié naissante, lorsque madame du Deffant les menait avec elle souper chez mon amie madame Harenc; et c'esl de ce temps-là que datait notre connaissance. 11 ne fallait pas moins qu'un ami tel cjue d Alembert pour adoucir et rendre supportable à mademoiselle TEspinasse la tristesse et la dureté de sa condition; car c'était peu d'être assujettie à une assiduité perpétuelle auprès d'une femme aveugle et vaporeuse; il fallait, pour vivre avec elle, faire comme elle du jour la nuit, et de la nuit le jour, veiller à côté de son lit, et l'endormir en faisant la lecture; travail qui fut mortel à cette jeune fille, naturellement délicate, et dont jamais depuis, sa poitrine épuisée n'a pu se rétablir. Elle y résistait cependant , lorsqu'arriva l'incident qui rompit sa chaîne.
Madame du Deffant, après avoir veillé toute la nuit chez elle-même ou chez madame de Luxembourg , qui veillait comme elle , donnait tout le jour au sommeil , et n'était visible que vers les six heures du soir. Mademoiselle l'Espinasse, retirée dans sa petite chambre sur la cour du même couvent, ne se levait guère qu'une heure avant sa dame: mais cette heure si précieuse, dérobée
à son esclavage, était employée à recevoir chez elle ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, Tiirgot et moi de temps en temps. Or, ces messieurs étaient aussi la compagnie habituelle de madame du Deffant; mais ils s'oubliaient quelquefois chez mademoiselle l'Espinasse, et c'étaient des moments qui lui étaient dérobés ; aussi ce rendez -vous particulier était -il pour elle un mystère, car on prévoyait bien qu'elle en serait jalouse. Elle le découvrit; ce ne fut, à l'entendre, rien de moins qu'une trahison. Elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre fille de lui soustraire ses amis, et déclarant qu'elle ne voulait plus nourrir ce serpent dans son sein.
Leur séparation fut brusque; mais mademoiselle l'Espinasse ne resta point abandonnée. Tous les amis de madame du Deffant étaient devenus les siens. Il lui fut facile de leur persuader que la colère de cette femme était injuste. Le président Hénault lui-même se déclara pour elle. La duchesse de Luxembourg donna le tort à sa vieille amie, et fit présent d'un meuble complet à mademoiselle l'Espinasse , dans le logement qu'elle prit. Enfin, par le duc de Choiseul, on obtint pour elle, du roi, une gratification annuelle qui la mettait au-dessus du besoin, et les sociétés de Paris les plus distinguées se disputèrent le bonheur de la posséder.
D'Alembert, à qui madame du Deffant proposa impérieusement l'alternative de rompre avec ma-