‹ Œuvres complètesChapitre 185 sur 196 · LIVRE V I r · texte numérisé non relu

LIVRE V I r

demoiselle TEspinasse ou avec elle, n'hésita point, et se livra tout entier à sa jeune amie. Us demeuraient loin l'un de l'autre; et quoique dans le mauvais temps il fut pénible pour d'Alembcrt de retourner le soir de la rue de Belle-Chasse à la rue Michel-le-Comte où logeait sa nourrice, il ne pensait point à quitter celle-ci. Mais chez elle il tomba malade, et assez dangereusement pour inquiéter Bouvart, son médecin. Sa maladie était une de ces fièvres putrides dont le premier remède est un air libre et pur. Or, son logement chez sa vitrière était une petite chambre mal éclairée, mal aérée, avec un lit à tombeau trèsétroit. Bouvart nous déclara que l'incommodité de ce logement pouvait lui être très-funeste. Watelet lui en offrit un dans son hôtel voisin du boulevard du Temple; il y fut transporté; mademoiselle l'Espinasse, quoi qu'on en pût penser et dire, s'établit sa garde -malade. Personne n'en pensa et n'en dit que du bien.

D'Alembert revint à la vie, et dès-lors, consacrant ses jours à celle qui en avait pris soin , il désira de loger auprès d'elle. Rien de plus innocent que leur intimité; aussi fut -elle respectée; la malignité même ne l'attaqua jamais ; et la considération dont jouissait mademoiselle l'Espinasse, loin d'en souffrir aucune atteinte, n'en fut que plus honorablement et plus hautement établie. Mais cette liaison si pure, et du côté de d'Alembert toujours tendre et inaltérable, ne fut pas

pour lui niissi doiuf, aussi heureuse qu'elle aurait dû l'être.

L'ame ardeute et l'imagluation romantique de mademoiselle KJ^spinasse lui firent coueevoir le projet de sortir de l'étroite médiocrité où elle craignait de vieillir. Avec tous les moyens qu'elle avait de séduire et de plaire, même sans être belle, il lui parut possible que, dans le nombre de ses amis, et même des plus distingués, quelqu'un fiit assez épris d'elle pour vouloir Tépouser. Cette ambitieuse espérance, plus d'une fois trompée , ne se rebutait point ; elle changeait d'objet, toujours plus exaltée et si vive qu'on l'aurait prise pour l'enivrement de l'amour. Par exemple, elle fut un temps si éperduement éprise de ce qu'elle appelait l'héroïsme et le génie de Guibert, que, dans l'art militaire et le talent d'écrire, elle ne voyait rien de comparable à lui. Celui-là cependant lui échappa comme les autres. \lors ce fut à la conquête du marquis de Mora, jeune Espagnol d'une haute naissance , qu'elle crut pouvoir aspirer; et en effet, soit amour, soit enthousiasme, ce jeune homme avait pris pour elle un sentiment passionné. Nous le vîmes plus d'une fois en adoration devant elle, et l'impression qu'elle avait faite sur cette ame espagnole prenait un caractère si sérieux, que la famille i\u marquis se hâta de le rappeler. Mademoiselle l'I^spinasse , contrariée dans ses désirs, n'était plus la même avec d'Alembert; et non-seulement

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