LIVRE VII
il en essuyait des froideurs, mais souvent (ies humeurs cliagrines pleines d'aigreur et d'amertume. Il dévorait ses peines et M'en génjissait qu'avec moi. Le malheureux! tels étaient pour elle son dévouement et son ohéissance, qu'en l'absence de M. de Mora, c'était lui (|ui, dès le matin, allait quérir ses lettres à la poste, et les lui apportait à son réveil. Enfin, le jeune Espagnol étant tombé malade dans sa patrie, et sa famille n'attendant que sa convalescence pour le marier convenablement , mademoiselle TEspinasse imagina de faire prononcer par un médecin de Paris , que le climat de l'Espagne lui serait mortel; que, si on voulait lui sauver la vie, il fallait qu'on le renvoyât respirer l'air de la France; et cette consultation, dictée par mademoiselle l'Espinasse , ce fut d'Alembert qui l'obtint de Lorry, son ami intime, et l'un des plus célèbres médecins de Paris. L'autorité de Lorry, appuyée par le malade, eut en Espagne tout vSon effet. On laissa partir le jeune homme; il mourut en chemin, et le chagrin profond qu'en ressentit mademoiselle l'Espinasse, achevant de détruire cette frêle machine que son ame avait ruinée, la précipita dans le tombeau.
D'Alembert fut inconsolable de sa perte. Ce fut alors qu'il vint comme s'ensevelir dans le logement qu'il avait au Louvre. J'ai dit ailleurs comme il y passa le reste de sa vie. Il se plaignait souYent à moi de la funeste solitude où il
croyait être tombé, [nutilcnuiit je lui rappelais ce qu'il m'avait tant dit liii-nièine du chaiii^^ement de son amie. « Oui, me rcpundait-il, elle était changée, mais je ne l'étais pas; elle ne vivait plus pour moi, mais je vivais toujours pour elle. Depuis quelle n'est plus, je ne sais plus pourquoi je vis. Ah! que n'ai-je à souffrir encore ces moments d'amertume qu'elle savait si bien adoucir et faire oublier! Souvenez -vous des heureuses soirées que nous passions ensemble. A- présent que me reste-t-il? Au lieu d'elle, en rentrant chez moi, je ne vais plus retrouver que son ombre. Ce logement du Louvre est lui-même un tombeau où je n'entre qu'avec effroi. »
Je ré.sume ici en substance les conversations que nous avions ensemble en nous promenant seuls le soir aux Tuileries; et je demande si c'est là le langage d'un homme à qui la nature aurait refusé la sensibilité du cœur.
Bien plus heureux que lui, je vivais au milieu des femmes les plus séduisantes , sans tenir à aucune par les liens de l'esclavage. Ni la jolie et piquante Filleul, ni l'ingénue et belle Séran, ni Téblouissante Villaumont, ni aucune de celles avec qui je me plaisais le plus, ne troublait mon »repos. Comme je savais bien qu'elles ne pensaient pas à moi, je n'avais ni la simplicité, ni la fatuité de penser à elles. J'aurais j)u dire comme Atys, et avec plus de sincérité :
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J'aime les roses nouvelles ; J'aime à les voir s'embellir r Sans leurs épines eruelles, J'aimerais à les cueillir.
Ce qui me ravissait en elles, c'étaient les grâceâ de leur esprit, la mobilité de leur imagination, le tour facile et naturel de leurs idées et de leur langage, et une certaine délicatesse de pensée et de sentiment qui, comme celle de leur physionomie, semble réservée à leur sexe. Leurs entretiens étaient une école pour moi non moins utile qu'agréable ; et , autant qu'il m'était possible , je profitais de leurs leçons. Celui qui ne veut écrire qu'avec précision, énergie et vigueur, peut ne vivre qu'avec des hommes; mais celui qui veut, dans son style, avoir de la souplesse, de l'aménité, du liant, et ce je ne sais quoi qu'on appelle du charme, fera très -bien, je crois, de vivre avec des femmes. Lorsque je lis que Périclès sacrifiait tous les matins aux grâces, ce que j'entends par-là, c'est que tous les jours Périclès déjeûnait avec Aspasie.
Cependant , quelque intéressante que fût pour moi, du côté de l'esprit, la société de ces femmes aimables, elle ne me faisait pas négliger d'aller fortifier mon ame, élever, étendre, agrandir ma pensée, et la féconder dans une société d'hommes dont Fesprit pénétrait le mien et de chaleur et de lumière. La maison du baron d'Holbach , et , depuis quelque temps, celle d'Helvétius, étaient
Mémoires. I. ■-' t